Legends of the Fall (Légendes d’automne), de Jim Harrison, est-il un livre anarcho-maffieux ?

C’est une expression que j’utilise faute de mieux, tant les options politiques américaines sont difficiles à décrire avec notre vocabulaire politique européen : le « libéralisme », qui est pour nous presque un synonyme de « capitalisme » et est associé à la droite, ne renvoie pas chez eux à l’économie mais à des choix moraux et sociaux associés à la gauche, etc… Il y a en particulier un individualisme américain viscéral, associé à une lyrique de la nature et des grands espaces, qui a peu d’équivalents sur le vieux continent. Discuter du cas de Jim Harrison pourrait permettre de comprendre un peu mieux ce que je crains être tout un pan de la sensibilité politique américaine, de Thoreau au Tea Party.

Je viens en effet d’achever de lire les Legends of the Fall, « Légendes de l’Automne / de la Chute », (lu dans l’édition Delacorte Press/Seymour Lawrence, 1978, pour les numéros de page), après deux autres romans, et je dois dire que ma lecture, d’abord passionnée, est devenue de plus en plus, disons, suspicieuse… Pour rendre avant tout justice au grand talent de Jim Harrison, j’évoquerai d’abord de ce qui entraîne chez le lecteur, moi ou d’autres, cette lecture assidue, qui ne vous laisse pas poser le livre avant que vous ne l’ayez fini : un puissant talent de conteur, qui enchaîne les histoires et les aventures sans répit, avec un impeccable sens du rythme ; un style parfaitement maîtrisé, à la fois classique et sobre, qui ménage ses surprises au détour des phrases, tout en s’effaçant pour servir le récit ; une aptitude à poser d’un coup de grandes fresques à l’échelle de deux ou trois générations ; des galeries de personnages excentriques, à la psychologie rudimentaire, ce qui fluidifie la lecture et personnellement ne me dérange pas puisque je ne supporte pas la psychologie en littérature (j’en reparlerai ailleurs) ; une aptitude à la suscitation des grands sentiments humains archaïques : perte, deuil, sens du temps, scandale de la mort des êtres aimés ; poésie de la nature et des saisons. (Quelques flottements dans la focalisation — le point de vue d’où le narrateur s’exprime — me surprennent un peu, mais d’une part il s’agit peut-être de ma formation française classique et cartésienne, d’autre part je sais par expérience qu’il est parfois difficile de ne pas faire d’accroc à la ligne que l’on s’est fixé.)

Tout cela n’est pas rien, et fait de Jim Harrison un grand écrivain, ce que je ne discute pas. C’est le filigrane politique (l’auteur réfuterait peut-être ce terme, mais je crois que nier faire de la politique est encore en faire), donc, qui m’est devenu déplaisant. Parlant d’abord de ce que faute de mieux j’ai appelé anarchisme (libertarianisme conviendrait peut-être mieux mais est peu usité en français). L’état, la nation sont loin dans les romans de Jim Harrison et lorsqu’ils interviennent, c’est en général sous les espèces de la bêtise et de l’oppression. Les deux niveaux politiques significatifs sont l’individu et le clan. (Ayant lu plus anciennement les autres romans, je puiserai principalement mes exemples dans Legends of the Fall)

En premier lieu, observons que les personnages principaux sont des hommes blancs et/ou « natives », ancrés dans la terre et dans un panthéisme ancestral, ainsi munis d’un savoir authentique que ne reconnaît pas la société moderne, en particulier de pouvoirs virils et guerriers au-delà du commun qui leur permettent de survivre à des épreuves surhumaines ou de donner la mort avec une infaillibilité tout aussi surhumaine.

Le clan est centré autour de l’un de ces personnages puissants, en général âgé et riche, centre dispensateur et animateur et chroniqueur d’une patriarchie. Les femmes du clan sont hystériques (femme de Ludlow dans Legends of the Fall), ou infidèles mais les hommes s’en fichent (femme de Ludlow), folles (première femme de Tristan puis d’Alfred), ou faibles (les deux précédentes) ou d’une beauté juvénile conventionnelle, mais dans ce cas le personnage est destiné à s’effacer du récit sans avoir pu développer de personnalité propre (seconde femme de Tristan). Le clan est associé à un territoire, le ranch du patriarche, moins consacré à des opérations productives qu’à un mode de vie naturel, où les hommes sont proches des bêtes, mais capables de les dominer à tout moment, en dressant des étalons sauvages ou en grattant amicalement le nez de redoutables taureaux. Pour justifier de la survie économique du ranch, il est fait mention de temps en temps de coups capitalistiques rondement menés, extrêmement rentables et en général à l’encontre des lois (trafic d’alcool durant la prohibition, contrebande avec le Canada). Les membres et les employés du clan ont d’ailleurs communément un passé criminel non spécifié (le meurtre est suggéré à chaque fois), mais que le patriarche couvre de son autorité et de sa compréhension, mentant aux autorités. La hiérarchie n’y est jamais stricte, et les chefs paternalisent de plain-pied avec les employés, au grand dam des éventuels représentants de l’ordre social extérieur.

Lorsque le clan est confronté à l’état et aux autorités, la solidarité joue automatiquement et sans considération morale. Ainsi un policier, membre du peloton qui par accident a causé la mort de la femme de Tristan, lors d’un contrôle routier, est-il abattu sans aucun sentiment par l’un des employés du ranch, après trois ans d’attente d’une occasion propice à l’embuscade (p.67). L’auteur ne s’attarde aucunement sur la mort de cet homme, qui n’a eu que le tort de travailler pour l’État, et d’être présent lors de l’accident fatal. L’un des deux personnages principaux, Tristan, fils et double du vieux patriarche, exprime plus de scandale à la page suivante lorsqu’un chasseur abat un grizzly endormi (p.70).

Ce double épisode du policier et du grizzly, tous deux abattus lâchement mais sans que la mort de l’homme provoque aucune réprobation (au contraire, elle est la juste expression d’une loi du talion spontanée et naturelle), alors que celle de l’animal est déplorée, fut l’élément qui m’a fait arrêter ma lecture, et réfléchir rétrospectivement à ce que j’étais en train d’avaler avec tant de plaisir de lecture. (J’ai aussi repensé à une interview d’un metteur-en-scène américain, qui rapportait que personne n’avait protesté contre l’assassinat d’un policier noir dans les premières images de son film, mais qu’il s’était fait abreuver d’injures pour la scène qui suivait, où un lapin était tué et dépiauté ! Je ne me souviens malheureusement pas de quel film il s’agissait.) Ce peu d’importance accordé à la mort des outsiders devient si outrancier qu’il est presque comique lorsqu’il est dit du patriarche Ludlow, après qu’il a tué au matin deux gangsters irlandais rivaux de son fils dans le trafic d’alcool : « In the stunned aftermath Ludlow collapsed but revived by dinner »… Il est sûr qu’une bonne journée de repos, et un bon dîner, pas besoin de plus pour vous remettre d’avoir fait exploser deux têtes au petit déjeuner ! Le contraste avec l’intensité émotionnelle liée aux morts du clan est presque la dualité structurante du récit.

Mais ce référent familial (ah ! la famiglia !) et patriarcal constant n’est que l’une des deux dimensions qui m’a fait proposer la qualification d’anarcho-maffiosisme. Car il ne faut pas oublier que la raison d’être d’une famille maffieuse, c’est de faire de l’argent. Or, dans le livre, un ordre plus vaste que celui du clan est bien respecté, consciemment ou inconsciemment, qui est celui du capitalisme. Dans une tradition littéraire anglo-saxonne remontant à Defoe, une grande attention est portée aux spéculations et aux commerces qui servent aux héros à établir leur fortune ou à la maintenir (malgré les traits de mépris envers les « riches » de la côte est, qui s’achètent des ranchs par caprice et ne savent pas chasser…) ; à cet égard la perspicacité capitalistique prodigieuse des héros fait écho à leurs connivence surhumaine avec les forces de vie et de mort. La grande dépression de 29 passe, occasion de quelques reventes juteuses de chevaux de race devenus rares, sans aucune évocation de la misère de masse. L’attention aux conditions de vie de la classe ouvrière est « sentimentalisme » dans ce monde de riches cow-boys oisifs : « Alfred [Alfred est le second fils du patriarche Ludlow] clearly understood the prerogatives of those who owned the capital while Ludlow who tended to doter was sentimental about miner’s wages and living conditions. When scab vigilantes hanged a Wobbly [un syndicaliste] from a bridge in Butte, Arthur [Arthur est le beau père d’Alfred] saluted them. » Le désespoir existentiel de Tristan, qui est finalement ce sur quoi la narration se resserre tout du long de ces Legends, ne semble pas atteindre son appétit d’enrichissement, tant il ne cesse d’enchaîner les trafics et les spéculations illégales incroyablement juteuses. Et Ludlow, malgré son « sentimentalisme » au sujet des conditions de vie des mineurs, durant la récession, bien informé, se contente de tirer son épingle du jeu en convertissant petit à petit et discrètement sa fortune en or, avant que les banques ne fassent faillite. Le fort prospère, les faibles sombrent, aucune notion de solidarité au delà du clan.

Pour être plus complet ce tableau moral des Légendes d’Automne doit aussi signaler que la métaphysique qui transparaît dans les œuvres de Jim Harrison semble être une sorte de vitalisme Schopenhauérien : cette philosophie est presque explicite p.44 de Legends of the Fall : la nature n’est qu’une émergence et une lutte de puissances aveugles, où les faibles périssent, où les forts survivent dans la douleur et le deuil, mais fidèles à leurs responsabilités. On pourrait évoquer Nietzsche et la volonté de puissance, si ne prévalait aussi un certain renoncement, plus proche des préconisations finales du Monde comme Volonté et comme Représentation : achetez-vous un ranch, cultivez votre jardin, ne vous préoccupez de la société. (Ce renoncement ne va pas cependant sans une grande emprise du bonze patriarcal sur son petit monde !) Cette philosophie des forces vitales et du lebensraum cow-boy, s’accompagne d’un romantisme hyperbolique de la nature — référence en dernier recours, et seule substance d’un monde amoral — qui est semblable à celle que l’on a trouvée avec étonnement dans le nazisme (paradoxe devenu classique du chef de camp de concentration ému par ses promenades dans le petit bois voisin). La vie n’a pas d’autre sens que l’accomplissement aveugle des forces vitales, la défense de la race ou, ici, du clan, et de son territoire. L’homme ne pèse pas : à qui n’appartient pas à la communauté la mort se donne sans une ligne de réflexion à son sujet (la mort des membres du clan étant par contre l’un des grands arc-boutants émotionnels du texte).

Mais je ne suis pas allé plus loin dans cette direction, et me suis refusé en définitive à voir dans ce texte du fascisme, car la dimension de totalitarisme étatique, essentielle au fascisme, est en contradiction violente avec les valeurs prévalant dans les œuvres de Jim Harrison. C’est pourquoi j’ai forgé cette catégorie ad-hoc : anarcho-maffiosisme.

Par ce petit tour d’horizon et de lecture, j’ai voulu essayer de caractériser les éléments d’une idéologie, qui m’a semblée de plus en plus puante au fur et à mesure de ma lecture. Pour conclure (ou pas), la question que je me pose — et j’ai failli en faire le titre de ce petit article — est alors : Faut il lire Jim Harrison ? Effet de l’âge peut-être, après n’avoir voulu considérer que les qualités littéraires chez les Chardonne, Céline, Drieu, Rebatet (évidemment plus faibles chez ce dernier, et ne contrebalançant plus l’aberration de son idéologie), la considération éthique a prévalu, et j’ai cessé de lire ceux qui soutiennent le meurtre. Néanmoins, comment oublier que Harrison m’a emporté et m’emporte encore dans ses grandes sagas aventureuses et familiales, et que certains inoubliables passages de shamanisme dans The Road Home m’ont ouvert des horizons entiers, nouveaux, qui m’inspirent maintenant pour mes propres écrits ? Je n’ai pas encore tranché, et peut-être le ferai-je à l’occasion d’une autre lecture de cet auteur — en attendant laquelle, je serai très intéressé à recevoir vos avis sur la question, et même vos réfutations et désaccords. Le débat est, de mon côté, ouvert.

D’un point de vue non littéraire, ces quelques réflexions nées de l’art de Jim Harrison pourraient servir à éclairer cette méfiance envers l’état, cet anarchisme recentré sur la famille et les proches, cet individualisme, que j’ai rencontrés chez des américains de droite comme de gauche, et nous aider à comprendre comment nos catégories de pensée européenne achoppent souvent à comprendre la réalité américaine.

 

Post-scriptum méthodologique :

Caveat 1 : Il ne s’agit pas ici d’analyse littéraire, mais en définitive morale

Caveat 2 : Cette analyse morale ne concerne pas l’auteur, mais l’immanence de l’œuvre. Ayant été moi-même confronté (à cause de mon roman Plantation Massa-Lanmaux) aux attaques idiotes qui résultent de la confusion entre l’homme-écrivant, l’écrivain (celui-ci, lui-même un personnage du roman), les personnages, je ne voudrais tomber dans la même naïveté et la même injustice. Qu’il soit donc dit que je ne juge nullement de qui est Jim Harrison dans la vie. J’essaye de discerner les valeurs pertinentes au monde littéraire qu’il crée. Après tout on se fiche du bonhomme — sauf à être invité à partager une fricassée de « elk » en son ranch du Montana — ce qui nous importe est d’approfondir, et de déterminer une position de lecture, vis a vis de l’œuvre.

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La littérature comme langue sacrée

Nous sommes nombreux à regretter la disparition du passé simple et des temps du subjonctif, dans la langue écrite et parlée (merci à la correspondante qui m’incite à ce billet par sa remarque).

« Il ordonna qu’on la foutît en cul » (Manuscrit de Sade)

Je ne veux pas m’arroger le droit de parler au nom de tous les nostalgiques, mais en ce qui me concerne c’est évidemment la déperdition de beauté, de raffinement, qui me navre, et non la transition des choses, le « panta rei ». Toutes les langues se simplifient, et ceux qui ont étudié les langues antiques savent que la complexité est un signe d’archaïsme.

Néanmoins, on peut déplorer l’aplatissement des langues modernes de communication, au moins dans leur usage quotidien et commun. Face à cela, deux attitudes sont possibles, correspondant à deux conceptions de la littérature. La première conception est de considérer qu’elle doit faire corps avec toutes les autres expressions de son époque, et ne pas s’en distinguer par une langue qui lui serait propre.Il y a une logique, presque une sagesse à cela : pourquoi s’arc-bouter derrière l’imparfait du subjonctif, si ce n’est pour se retrouver presque seul dans la tranchée, exposé aux accusations de snobisme ou de passéisme ?

Un autre conception est la mienne, dans la lignée d’un Pierre Michon, d’un Richard Millet (qu’ils me pardonnent de me placer sous leur patronage sans leur demander leur avis) : la littérature n’a pas à parler comme son temps, la littérature ne doit pas hésiter à se séparer du langage commun et à accepter le sort et les servitudes d’une langue autre, plus haute, d’une langue sacrée, pas nécessairement plus pure, mais vouée à un culte — qui l’oblige — de la beauté et de l’essence. Une langue « rutilante » (j’ai entendu Pierre Michon utiliser cet adjectif) et ornée, dorée, prête à la pompe — et pourquoi pas ? comme pour beaucoup de choses, tout est dans les proportions — ou à la louange, à la flêtrissure ou à l’invocation des dieux, des hommes, du divin dans l’homme et dans la vie. Par surcroit, que donner au lecteur de plus précieux, sinon le décollement de sa propre langue, comme je l’ai déjà écrit dans un autre article ?

Quant à moi, je voudrais être capable d’une langue qui parcourrait toute la gamme du trivial, de l’argotique ou de l’onomatopéique, jusqu’au formes sophistiquées du grand siècle. On y travaille. Mais, comme disait Borges, « on lit les livres que l’on veut, on écrit les livres que l’on peut »… Advienne que pourra…

Pour illustrer ma recherche : le prologue de mon roman Plantation Massa-Lanmaux (cliquer)

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La promenade au parc

Que le lecteur considère avec mansuétude le texte qui suit, expérience brute de « stream of consciousness » pour laquelle j’ai noté, dans un carnet que j’avais, les minutes de pensée qu’occasionnait une promenade au parc près de chez moi. Évidemment il s’est vite avéré que je ne pouvais noter mes sensations et pensées subreptices, en même temps que je les vivais et que je marchais et regardais autour de moi ! Je renouvèlerai l’expérience avec un enregistreur, un jour. (Remarque : Cette attention nouvelle aux interstices du temps, et aux possibilités littéraires qu’ils ouvrent, m’a été apportée par la lecture du livre de Don DeLillo, Point Omega.)

Courtney Pasternak, Liberal. Belle photo. Qu’au moins ça serve. Les voitures alanguies au stop, tout le paysage détrempé. Maisons, vieux style anglais, cachet du quartier. Le brun s’impose, brique et feuilles mortes sur le sol. Enfant. Une feuille morte rebondit. Écureuil, volée de moineaux. Rebondit sur les côtes luisantes, rissolées, du tram (vérification ultérieure : « rissolées » est ici absurde, amalgame évident avec « ruisselant »). Rails tournent, disparaissent derrière un buisson. J’aimerais y disparaître aussi. Mais froid, dans le parc. Il faudrait que ce soit le passage vers un autre monde, plus chaud. Littérature médiévale. Sentier tentant, vers la droite, et un autre. Feuilles pendent lourdes, pluie. Haies de genêts, ou autres — devrais apprendre les noms, ai acheté le livre. Sommets agités par le vent, mais je descends ves les fourrés. (Oiseaux, aboiements. Été parc chasse à courre, ici. Duc anglais. Costumes rouges, cors.) Barrière brisée, mais après, une autre plus récente. Table de pique-nique. Jamais venu ici, où vont ces chemins ? Peut-être, la nuit, il s’y passe… Voilà ! Bon Dieu, qu’est-ce que ça a poussé ! Tropical ! Impressionnant ! Mais déjà mourant. Le ruisseau, merde, une vraie rivière aujourd’hui. Pieds dedans ! Eau d’égout ? (d’égoût ? dégoût ? étymologies différentes…) Les barres apparaissent, au sommet de la côte striée de racines. Comme petit, enfant, Bois de Boulogne : une si petite pente quand j’y suis retourné ! Barres, seul sommet luisant visible, comme un trophée ou un totem. Flemme. Vais quand même faire ces tractions. Me tirera de la grippe. Ipod, Jung. Des arbres déjà rouges à travers les trouées où l’on peut voir. Barres mouillées et froides, acier dégoutte d’eau. Mais pas suintant, métal. Vraiment triste en fait. Mamie avec chien, tous deux emmitoufflés.  Couple chic. Un chipmunk court sur le vieux tronc abattu. Faune présente, discrète. Chipmunk, mot algonquin. Cavité, tous ces recoins, tous ces chemins qui partent, sous les buissons…. Faudrait ramper. Bizarre qu’avec tout ça on n’arrive pas à se cacher, on reste exposé. Type russe, un habitué. « I am depressed with weather ! », il me dit en roulant les r. « Everyone is », je lui réponds avec mes r français. Il s’échauffe au milieu du chemin. Parle de sa fille. Filles loin, on essaye de suivre ce qu’elles font, elles ne sauront jamais qu’on se préoccupait toujours d’elles. Ou bien on blablate pour se donner bonne conscience, comment savoir ?

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Ouvrir les yeux sur les mirages

L’artiste est aveugle sur son propre travail. Il saurait qu’il lui appartient d’inventer les nouvelles appréhensions de la vie et pourtant, intimidé par cette potentialité trop vaste, il la vénère, cette vie, comme si elle préexistait aux formes données par ses devanciers… Il ne veut pas croire à l’ampleur de ses responsabilités, l’artiste ! on ne l’avait pas prévenu qu’il aurait, pour ainsi dire, à oeuvrer au dessus de soi ! Aussi préfère-t-il s’imaginer puisant à une source qui existerait hors de lui, source mythique de réel et de vie, source surgissante dans le vu et le su de tous et dont il suffirait de capter quelques jolis bouillons….

Las ! ténue la source, à proportion qu’elle n’existe pas… Dans son attentat il agite cette eau imaginaire, l’artiste, il la brouille, et il n’y trouve, au mieux, que des fragments de sa réflexion… Pourtant comme il s’en tenait proche, de cette substance chatoyante ! Il n’y avait qu’à tendre la main vers le vrai, vers le beau, le voile qui l’en séparait semblait fin comme la constante de Planck…

À mon tour, en nulle manière plus éveillé, j’ai voulu payer tribut aux mirages du réel, et faire oeuvre de ses matériaux élusifs. Les textes de ce livre résultent de ce piégeage de mirages. Par défaut, si une goutte de poésie entrât dans mes yeux écarquillés, puisse-t-elle enchanter quelque petit pan de mur jaune de ce monde.

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Plantation Massa-Lanmaux : Une superbe dérive, par Michèle Matteau

Plantation Massa-Lanmaux : Une superbe dérive

Michèle Matteau

En vase clos

Nous voici au XVIIIe siècle, dans une plantation des Antilles, sise sur un îlot jeté au large d’une grande île dont nous n’apprendrons jamais le nom. La plantation Massa-Lannaux est un monde recroquevillé sur lui-même où tout peut arriver…

Rappelé par son père, le fils du maître rentre sur La Justine s’occuper de la plantation familiale. Mais son séjour dans la France des Lumières a transformé le jeune homme. Poussé par des convictions philanthropiques, il tente d’humaniser le domaine. Il ne récoltera que désordre et révolte. Pendant que le doute s’infiltre chez les maîtres catholiques, le vaudou, lui, commence à souder leurs esclaves qui, arrachés à différentes parties de l’Afrique, restaient jusque-là des étrangers. Une société s’effrite, l’autre se tisse.

Le drame se joue en vase clos et maîtres et esclaves voient leurs destinées enchaînées les unes aux autres. Comme Sade, le personnage central se prénomme Donatien, un choix motivé par l’admiration que l’auteur voue au « divin marquis ».

La recherche d’authenticité

L’oeuvre est merveilleusement documentée et Yann Garvoz a l’érudition modeste : jamais il ne fait peser sur le lecteur le poids de son imposante recherche. Les mots des siècles passés dessinent naturellement les gestes du quotidien des plantations, les rites mystérieux du vaudou et les relations entre aristocrates coloniaux. Leur emploi permet la saisie directe d’un monde dans son authenticité.

Plantation Massa-Lanmaux est une oeuvre concertante. Deux perspectives divergentes s’y expriment : celle des maîtres qui la manifestent par un raisonnement logique, organisé et impératif ; celle des esclaves, qui la font connaître par des imprécations et des invocations hermétiques ou par la banalité d’occupations prosaïques et de préoccupations de survie. L’auteur exploite ainsi la tension entre des mondes irréconciliables même quand les individus issus de ces mondes s’admirent, se désirent, se chérissent et partagent un même sang.

Yann Garvoz a voulu imiter le style des oeuvres du XVIIIe siècle, mais ce pastiche ne déroute pas. Il soutient admirablement tout autant la dialectique du temps que le phrasé langagier d’alors… Yann Garvoz maîtrise plusieurs instruments, passant avec un bonheur égal des dialogues philosophiques aux descriptions presque photographiques, ou des pensées terre à terre des esclaves de la grand’case aux incantations vaudou et à la poésie lyrique du choeur et de son coryphée. Comme les tambours traditionnels, le rythme des mots scande aussi bien les rites du labeur que la sensualité des danses nocturnes, les marches forcées sur la piste de fugitifs que la cruauté des orgies, des tortures et des mises à mort.

Quelques bémols

Le récit débute par un ample prologue qui, s’il happe habilement l’attention du lecteur, le laisse finalement sur sa faim, la nécessité de ces pages touffues ne se faisant pas sentir au fil du récit.

La partie du roman en italique exprime le point de vue des esclaves, mais elle ne le transmet pas toujours par la même voix. L’écriture court ainsi des sommets du lyrisme aux banalités domestiques. Si l’auteur évite ainsi la monotonie d’une alternance attendue, le lecteur, lui, doit constamment s’adapter au nouveau timbre de l’écriture, alors qu’il aurait plaisir à marcher en terrain connu pour mieux goûter le récit.

Plus la plantation se désorganise, plus grogne la suspicion et se déchaînent les passions. Émule de Sade, l’auteur ne semble considérer dans ce déferlement des noirceurs humaines que la lubricité meurtrière et les tortures sauvages, alors que beaucoup d’autres passions sont alors en gestation. Le récit, arrivé à son paroxysme, en perd de la crédibilité.

Au-delà de ces bémols, le roman de Yann Garvoz reste une fresque percutante et perturbante, à l’écriture sculpturale, dont l’épilogue ouvre sur les gouffres à venir pour l’humanité.

Plantation Massa-Lanmaux envoûte et l’on met longtemps à quitter le XVIIIe siècle et cette île ténébreuse errant à la dérive de nos consciences. ||

Romancière et poète, Michèle Matteau dirige la collection « Vertiges » des Éditions L’Interligne.

Article paru dans la Revue Liaison

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Point Omega, de Don DeLillo : aller-retours de l’oeil aux immenses horizons du temps et de l’espace

« …l’éternité qui bâille sur les sables »

Saint-John Perse, Anabase

Un jeune homme, à New-York, en face d’une installation vidéo où se diffuse, plan à plan et infiniment ralenti, le film Psychose de Hitchcock ; puis la même personne avec un autre homme, rendu, lui, à l’autre extrêmité de sa vie, dans une villa perdue au milieu du grand reg Arizonien ; les deux hommes contemplant la précipitation, peut-être éternelle, du temps sur les roches pulvérines… Mais le Temps est-il éternel ?

Comme toutes les oeuvres à forte densité symbolique — je songe avant tout aux Falaises de Marbres de Junger, mais aussi aux romantiques allemands, au Désert des Tartares, ou encore chez nous aux livres de Julien Gracq — ce court roman de Don DeLillo, Point Omega, se trouve nodal au centre d’un réseau de significations qu’il serait vain de vouloir épuiser, ou choisir parmi. S’ouvrant sur une expérience de distension du temps, que certains trouveront fascinante, et d’autres, oiseuse ; il répercute cette expérience sur le lecteur attentif au silence qui entoure les lignes. L’arrière plan métaphysique est, au choix, oppressant, ou libérateur (influencé, je le soupçonne, par la pratique de la méditation — à la manière du cinéma de David Lynch —, mais ce n’est qu’une présomption, fondée sur le succés de cette pratique chez les intellectuels américains).

Le Point Oméga est un concept de Pierre Teilhard de Chardin : à l’achèvement de l’évolution humaine, les consciences individuelles, plongées dans une atmosphère d’échanges, de communications et d’interrelations, ne seraient plus isolables et fusionneraient à l’échelle d’une conscience humaine globale, planétaire — prête, selon le théologien français, à la rencontre avec Dieu — mais dans le livre il n’est question de cette dernière apothéose. La référence à Pierre Teilhard de Chardin est tout juste suggérée(*).

Que cette philosophie soit inspirée d’Hegel, j’en ai l’impression, mais laisse à ceux qui sont plus compétents que moi le soin d’y réflechir.

Loin d’avoir souscrit à cette synousie universelle (le néologisme s’impose faute de synonyme au Point Omega), le vieil homme amer qui se réfugie dans le temps, infiniment long, des époques géologiques, et des grandes extinctions animales dont attestent les fossiles qui parsèment le désert, a été l’un de ces intellectuels conservateurs à qui furent dévolus la tâche, par Georges W.Bush et ses sbires, de créer les mots et l’habillage conceptuel qui feraient accepter les guerres nouvelles.  Il ne faut pas trop s’illusionner sur d’éventuels regrets, et son amertume tient plus au fait d’avoir été plongé, pendant des années à New-York, dans un brouillard de discours de conférences et de réunions — « News and Traffic », l’appelle-t-il — qui le coupa de la réalité tangible de la vie : cette conscience pure du temps et de l’espace où flotte sa retraite au désert. Le jeune homme qui l’a rejoint en sa villa pour réaliser un documentaire sur les manipulations des années Bush s’y laissera envoûter, au long de semaines qui passent avec l’imperceptibilité du temps dans une tradition littéraire qui remonte au Désert des Tartares de Buzzatti ou à La Montagne Magique de Thomas Mann.

Heureusement, Don DeLillo ne concluera pas, le tisonnage poétique de notre réalité ne deviendra pas une métaphysique, et l’Évènement surgira au sein de l’Être : une femme, comme il se doit, fille du plus vieil homme, ramènera par sa présence, pourtant discrète, L’ÉCHELLE HUMAINE, porteuse de ses désirs de ses incertitudes et de ses sentiments de perte, dans les failles des consciences  qui se voulaient pétrifiées trop vite dans la contemplation des vérités asymptotiques.

Je ne raconterai pas la suite, qui n’a rien d’un vaudeville, mais dirai seulement que le Temps et la conscience furent condamnés trop vite à leurs mystérieuses abolitions dans le Point Oméga.

« …et l’idée pure comme un sel tient ses assises dans le jour. »

Saint-John Perse, Anabase

(*) p.72 de l’édition Scribner, Avenue of the Americas, NYC, 2010. J’en profite pour signaler que l’anglais du livre est très facile à comprendre, même si bien sûr la littérature américaine est bonifiée par une bonne traduction française).

(Un petit post-scriptum : la « critique littéraire » fleurit sur le net… Étrange critique, ignorante et dédaigneuse de tout outil conceptuel, de toute théorie littéraire, de tout ce qui a été dit écrit et pensé avant elle, uniquement subjective et narcissique… Or, un point de vue nouveau (et donc intéressant) sur une oeuvre, c’est une théorie nouvelle de l’oeuvre, peut-être même DES oeuvres : travail savant pour lequel il y a des professionnels, parfois géniaux, qui sont les chercheurs universitaires. Le reste n’est que bavardage subjectif. Le bavardage subjectif ci-dessus n’a donc aucune prétention à se vouloir critique, mais voudrait juste signaler un grand livre et partager les sentiments nés d’une lecture passionnée, et raisonnée.)

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Train bridge, Bathurst@Front Street

Étienne Cendrier, ciel nocturne, pastel

L’œil influé des phénomènes. Une nuit sous un pont je vis un train sombre et immobile, saisi dans l’ombre d’une église

Suspendue, impassible, au rideau noirâtre confus d’étoiles de la nuit

A la croisée de deux faisceaux de lumières coupantes tombées de vertiges invisibles.

Dans les obus noirs de la peur, les coeurs s’emballent-ils, des passagers énigmatiques de la nuit ?

Paupières opaques des wagons ! Une  cloche à toute volée bat l’immobilité triste des machines, bat le bourdon des coeurs sans nom, bat les bourrasques brusques du vent, dans sa chevauchée sans prise au long des flancs,

Sur le train immobile de l’instant

PAVOR
NOCTURNUS

Et l’oeil rougi qui s’ouvre sur le pont, l’oeil tout-monde, l’oeil personne, l’œil influé des phénomènes

Âpre à déjouer les sortilèges du bien et du mal, obscurs, éparpillés en copeaux de lumière sur le mystère hiéroglyphique des rails.

Plus loin une trouée ravage le paysage. Les voies ferrées convergent vers le trou noir de l’horizon. Les lasers sifflant dans la brume sont ceux d’un front de gratte-ciels, en marche sur moi dans la nuit,

Comme une église courroucée…

(Y repensant, je doute que ce train eût chargement d’humains, c’était probablement le train lourd de mes pensées, qui passait, ou encore le train emportant — mais vers où ? — les cercueils de plomb  de nos destinées…)

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LECTURES PARALLÈLES ET DISRUPTIONS DE LA CONSCIENCE

Pourquoi écrire ? Écrire pour écrire ? Pourquoi écrire pour écrire ? Au delà de la simple visée de divertissement, qui après tout a sa légitimité, l’écrivain subit la poussée de quelque chose qu’il doit exprimer, à son corps défendant ou offendant : une ou des idées, qui ont parfois la clarté foudroyante de l’éclair, parfois s’imposent comme un rébus qu’il appartiendra à d’autres de déchiffrer. Dans tous les cas, quelque chose qui gueule pour être mis à la vie. Il y a peut-être une philosophie, une cosmologie, derrière toute grande oeuvre.

« La forme c’est le fond qui remonte à la surface » (Valéry).

Ainsi, au sujet de mon roman Plantation Massa-Lanmaux, il est quelque chose que, à ma grande surprise,  peu de gens ont relevé, même parmi les lecteurs le plus attentifs : je veux parler de mes dispositifs de « lignes alternées continues », comme par exemple p.128, dans l’état final du livre :

Or ils revêtaient pour moi une grande importance, car initialement je comptais écrire tout le roman sur deux, puis au bout de quelques chapitres trois, puis quatre, lignes narratives alternées, ou plutôt parallèles ! Il ne me reste que des brouillons d’impression de ce premier état du texte, mais voici deux pages de ceux-ci, que je scanne :

Étant donné la difficulté de régler un tel texte, double voire triple ou quadruple, il est évident que ce n’était pas pour le seul amour de l’art que je m’étais embarqué dans une telle aventure. Ma motivation était de fournir un autre paradigme au « flux de conscience », qui me paraissait mensonger. Notre conscience n’est ni un collier de perles, ni une ligne continue, elle est au contraire parasitée et perturbée sans cesse par des myriades de processus psychiques intempestifs et parfois invasifs. Je voulais faire expérimenter au lecteur, à travers une lecture qui ne pouvait se faire que par sauts, cette multiplication des processus psychiques parallèles, et la perturbation du « discours maître » de la conscience, dont l’ensemble du roman, à travers les relations noirs/blancs qu’il expose, peut être une métaphore : comme je l’ai déjà dit, je crois que les blancs ont projeté pendant des siècles sur les noirs leurs propres parts maudites, pulsionnelles et inacceptées.

Pour le meilleur ou pour le pire, mes premiers amis lecteurs m’ont dissuadé de continuer sur cette voie : impossible à lire, m’ont-ils dit. Je conserve des regrets de mes lignes alternées, que je prévoyais déjà de plus en plus démultipliées… À ceux qui ont lu le livre je demande : qu’avez vous pensé de la lisibilité et de l’intérêt de ces passages « en lignes alternées continues » ?

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L’esprit de la danse /\ Le Dieu Le Dieu (« Danser sa vie » ?)

Capella Sansevero, Napoli

Le corps qui entre, c’est la carène de côtes caves, souffle rauque rampant dans un coin des poumons, fatigue, fatigue des jours sans essor, consumation sans but, sans jouir. Haleine, estomac. Intestin, merde. Ces points de ponctuation au long des muscles, au long des os, au long des ans : fêlures que la douleur hante, par où irrompera le néant. Le corps qui entre, c’est le corps de mort. Je l’ai croisé un jour, ce corps, dans un escalier où il devait faire station de chaque marche ; ses yeux roulaient, entre les mèches de cheveux teints, dans la panique des formes qui se défont.

La pianiste s’est assise, elle égrène les premières notes. Je te salue, génie du nord. Torsion. Je te salue, génie du sud. Torsion. Je vous salue, génies des quatre coins, torsions, révérence, courbure, le plexus qui se dit solaire appelle à lui le ciel… Un  nuage piqueté d’arpèges émane désormais du piano, une poudre d’or où réverbèrent par éclairs les boucles blondes de la Présence… Un front roulant se déroule sur moi, m’enveloppe, je n’ai jamais su qui il était, mais j’ai toujours pavoisé toutes mes avenues de ses couleurs, et ouvert le coeur de toutes mes places, pour sa venue. Parfois en vain. Corégies. Introïts. Couronnements. Cortèges. Pampres. Je glisse au long des cordes frappées d’éclat, l’espace est troué par les hautes flêches des rêves encore à vivre, le corps est mouvement, élévation, franchises consacrées, libertés… Le corps qui danse, c’est le corps de gloire, c’est le corps tourbillonnaire vidé de sa chair (la carne, tu es poussière et retourneras, et coetera, coïteras, sursauts), empli de légèreté, le corps qui n’obéit pas, le corps qui règne, dans l’outrance des gravités niées… Ballon, grande polka, suspends, suspends, suspends… Je n’ai jamais su qui il était, et pourtant j’ai vécu pour lui. De quelles forêts, surgi, de quelle tourbe ? Immense clair de rire, le mufle du Dieu dans l’éclatement de la glaise, retentissement ! Eh ! Les petits hommes : quelle surprise ! Quelles transubstantiations, sur les rivages, et autour des feux, et dans les tentes, les fumées, les encens, rotations cervicales, yeux chavirés, c’est la voix des aïeules qui parle dans la bouche des pères, cris, on se prosterne ou on tourne, tourne, tourne… La tornade appelle le ciel : tes yeux ouverts, l’homme, sur le ciel d’orage, et ta bouche apprêtée comme celle des petits oiseaux, quelle becquée il te faudrait, une becquée de ciel bleu vitreux, une becquée qui te rassasie, à t’éclater, à t’écarteler aux dimensions de cet horizon où roulent les phénomènes… Le corps qui danse, c’est le corps épique, celui qui remonte les pistes des émotions, des hauts dits, des héros attachés au mat dans les tempêtes de la parole : les constellations du sens pivotent plus vite qu’on ne saurait les lire dans le ciel descellé, les châteaux les plus beaux sont pris avant que la cataracte de tes cheveux ne s’enroule sur mes poignets, Ô Mélisande… Ô apogée, Ô traînée, épiphanie, double voie lactée de tes jambes ouvertes… « À mon seul soleil »

Parfois la Présence s’épuise  dans l’échevèlement rompu de ses crêtes, de ses ahanaments, de ses triomphes échoués loin de moi. Où étais-je ? Qu’ai-je fait ? Corps renégat oublié dans la triangulation des barres, là où personne ne va, tout a continué sans moi… C’est que c’est un front de mots, qui m’occupait, petits mots porteurs de leur propre mort…

Une petite armada féminine, battant pavillon de toutes nations, à la manoeuvre entre les points cardinaux du désir, fait montre de ses voilures les plus écarlates  — déclinaison des voiles sur les coques de nacre…

Le corps qui se traînait dans l’escalier, était celui d’une danseuse âgée, flamenca. Je l’ai suivie des yeux, jusque la salle où elle est entrée, s’est placée dans l’entrebâillement d’une porte de chêne, au milieu du cercle d’élèves : elle s’est redressée, a frappé le sol de son pied de force, a parlé, montré, dansé : j’ai vu flamber le feu des lustres, dans sa mantille.

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Exhumateur de mots : Talent et Mautalent de l’artiste/ la provende médiévale du jour

Baptême de Clovis Roi des Francs, BNF

Certains mots dextres ont perdu leur senestre comparse, je veux dire leur contraire, qui nous manquent et dont nous aurions bien besoin pour qualifier quelques sinistres individus de nos connaissances. Par exemple le mot losangier, « faire la louange de quelqu’un », outre sa beauté géométrique, se doublait de laidangier, « outrager, insulter ». Attaque verbale qui peut se justifier si elle s’adresse à un sire deputaire, soit l’exact opposé d’un debonaire (lequel renvoyait originellement autant à la noblesse qu’à la douceur de caractère).

À noter que deputaire, debonaire, se sont construits respectivement sur les latins bonus et putere, puer (lequel nous vaut toutes les variations sur « pute »), alors que la laide laidange convoie jusqu’à notre époque un adjectif francique, « laid » ! Faut-il en croire que le noble gallo-romain losangiait ses amis debonaires du milieu de sa maison carrée, alors que le barbare envahisseur franc laidangeait sans vergogne sa cohorte deputaire? Ceux-ci, les Francs, dévalant dans le pays auquel ils donneraient leur nom, ne devaient en effet pas être dépourvus de mautalent…

Car le talent, avant d’être le rêve de l’écrivain fut son désir : le « talent » c’était en effet, jusqu’à la Renaissance, l’humeur, puis le désir, la volonté ! Le mot a ensuite désigné une aptitude technique spécialisée — d’où les « nègres à talent », tonneliers ou charpentiers ou sucriers, de nos plantations antillaises — avant de nous parvenir, pourvu de sa signification moderne quelque part au XIXème siècle. Au départ, et avant que la Bible ne s’en mêlât et métaphorisât cette riche matière, le talent était une unité grecque et romaine, de pesée et de richesse… Aussi je vous le demande, chers confrères écrivains, préféreriez-vous l’or de votre talent, ou un talent d’or fin ? En tout cas, pour en revenir aux Francs, ils ne devaient pas en manquer, de mautalent ou maltalent, c’est-à-dire d’irritation, de colère, de fureur ! lorsque chassés à coups de pieds aux culs par d’autres germains encore plus maltalentueux qu’eux, ils débordaient sur nos ancêtres gallo-romains… Rome était devenue bien lointaine, et un bien vain recours. Elle est encore plus évanescente, à notre époque que Dieu est mort, et l’écrivain, lorsque son talent ne lui suffit plus, doit parfois recourir au maltalent pour y retremper sa plume… C’est le vieux pacte de l’artiste avec le diable, et un autre débat, qu’illustrent de nos jours les Guyotat, Littel… et auquel s’est modestement mêlé votre serviteur par son premier roman. Le talent et le maltalent sont deux miroirs qui ne se réfléchissent pas, et pour toute la naïveté du talent, le maltalent enrôle l’Homme dans une drôle de définition.

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