Mort !

Norval Morrisseau, Flowers and BirdsIl n’est jamais trop tard pour bien faire et je découvre, nel mezzo del cammin di nostra vita, l’admirable dernier poème de Paul Verlaine, Mort ! Souvent la dernière oeuvre d’un poète est superbe : il ne parlera plus de la beauté des fleurs, de la bonté des dames — le temps est venu des grandes sommations. Le verbe se détrame, s’estompe et devient l’horizon ; les derniers effets soulignent une absence finale.
Dans cet ultime chant  Verlainien je trouve avec surprise quelques échos de Saint-John Perse qui ne faisait que naître ; ce pourquoi je ne puis me retenir de faire figurer, en-dessous, le dernier chant Persien.

MORT !
Paul Verlaine

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

 

NOCTURNE
Saint-John Perse

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

(1971)

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Nicolas Bouvier : l’usage des mots

« La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu’elle s’étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu’à l’extrémité de l’Inde, mais plus loin encore, jusqu’à la mort. »

Nicolas Bouvier, Thierry VernetL’Usage du Monde, de Nicolas Bouvier, est classé parmi la « littérature de voyage », mais il n’existe rien de tel que la « littérature de voyage » ; ou plutôt cette catégorie serait pléonastique, car il n’est qu’un seul voyage en littérature, qui est le voyage des mots, le déportement du langage (comme je l’ai écrit ailleurs(clic)). En 1953, deux jeunes hommes prennent la route à bord de leur Fiat Topolino poussive, et traversent la Yougoslavie,  la Turquie, etc… Leurs étonnements, ainsi que leurs ivresses et leurs bohêmes, sont aussi convenues que d’avoir 20 ans, les éclairages géographiques et politiques ne jettent de lumière que sur un monde caduc qui ne nous concerne plus, la pudibonderie sexuelle, mâtinée d’homophobie, de ces deux petits jeunes bourgeois français, est aussi flagrante qu’affligeante, les détails que Bouvier retient pour sa narration sont de l’ordre du pittoresque émoussé, ses galeries de portraits  ne valent pas celles d’un Mahfouz, d’un Choukri ou d’un Cossery. Si l’on ne s’en tenait donc qu’au voyage, qu’à l’évocation et la description, il n’y aurait pas eu de pérennité littéraire pour L’Usage du Monde, ni n’éprouverions-nous à la lecture cet envoûtement, cet enchantement, ce transport, cette impression de traverser un paysage varié.
Car le paysage que l’on traverse n’est pas celui de l’Iran ou du Pakistan, c’est le paysage de la langue, de la métaphore, de la verve, du rapprochement comique, du rythme, du mot inattendu et juste — juste dans la langue —, bref ! de la littérature. Avec le voyage pour prétexte.
Comme je l’ai écrit ailleurs(clic), les livres d’aujourd’hui me tombent presque tous des mains, hélas ! parce que nos écrivants contemporains croient que le langage est un simple opérateur de désignation, un truchement transparent. Ils croient que les mots sont reliés aux choses, sans doute par une sorte de fil à la patte des « m ».

« Un instrument bien fait pour la steppe, avec un son lourd qui voyage, plus grave qu’une sirène de remorqueur, comme un lent battement de coeur auquel le coeur finalement se rallie, pareil aussi au vol pelucheux  — si bas qu’il est à la limite du silence — des grands oiseaux de nuit. »

(Post scriptum : même époque, même jeunesse, même appel des horizons : la grande virée de Bouvier et son copain me paraît un étonnant correspondant européen aux débuts de Kérouac et des écrivains de la Beat Generation)
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Passant, vois-tu ces tombes ?

Dorsale du SaharaÔ cavaliers, qui déployez vos efforts
pour hâter, sur la terre, le pas
de vos montures, dont les pieds s’enfoncent
profondément dans le sable,

nous avons été comme vous
des voyageurs pressés
et un jour, comme nous,
arrivés au terme du voyage,
vous serez étendus dans la tombe.

Bien d’autres cavaliers
ont fait halte dans ce lieu,
et joyeux, ils ont bu
le vin pur mêlé à l’eau
limpide.

le matin a passé, puis
à l’heure où le soleil prend son éclat,
le siècle les a choisis
pour être les jouets de son insouciance,
et ils ont disparu.

C’est ainsi que le siècle se comporte.
Avec chacun des hommes,
inexorablement,
en les portant sans fin
d’un état à un autre.

‘Adi Ibn Zayd (6ème siècle)
Traduit par René R.Khawam dans son anthologie La Poésie Arabe, Seghers

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Jour triste de la francophonie (LE GRAND REMPLACEMENT)

 

We don't give a fuckJeudi 20 mars, c’était la journée mondiale de la Francophonie. Jeudi 20 mars, c’était un triste jour, parmi d’autres, pour la Francophonie.  L’avant-veille, la ministre de la culture avait remis à un groupe qui chante en Anglais la médaille de chevalier des Arts et des Lettres; la chanteuse arborait un T-shirt où étaient inscrites des insanités hypocrites (car personne ne les forçait à accepter la décoration, qui sans doute servait bien leur « media plan »), insanités tout aussi angloïdes que leur musique. Ils ne connaissent pas l’argot français ? Je ne discute par ailleurs pas leur talent.

Amazing SciencePareillement, pendant ce temps, une exposition scientifique de l’Inserm avait pour nom « Amazing Science » ; clin d’oeil, paraît-il, à la « culture SF des magazines américains des années 30 ». En avait-elle besoin, la culture américaine, de ce clin d’oeil ? Comme si la culture américaine c’était la culture partagée de référence, le lieu obligé de la connivence… Et un organisme français d’état, ne pouvait-il prendre la peine de donner un titre français à son exposition ? S’il ne se trouvait plus personne pour parler Français parmi les chercheurs, peut-être aurait-on pu louer les services d’un traducteur ? La personne recrutée, avec un peu de chance, aurait d’ailleurs peut-être pu leur parler de Jules Verne, de Cyrano. C’était avant les « magazines SF des années 30″…
Doré&friends

Et puis à Strasbourg, au musée : exposition « Doré&Friends »… Titre en Anglais pour attirer les visiteurs étrangers, me direz-vous… Mais attendez, c’est à la frontière anglaise, Strasbourg ? Ils parlent américain, les 80 millions de gens de l’autre côté de la frontière ?

 

Hélas, la Francophonie, pour l’état français, cela veut juste dire fourguer des réseaux bancaires et d’assurance, délocaliser des usines Renault et exploiter de l’uranium. Au gré de transactions sans doute conduites en globish : les diplomates français ne font même plus l’effort de parler leur langue, comme l’exigeait encore Chirac — et rappelons nous que Christine Lagarde, imposait l’Anglais comme langue de travail, non pas au FMI, mais à Bercy, au Ministère de l’Économie et des Finances.
De ce point de vue, que l’état soit géré par la droite extrême à la Sarkozy-Buisson, ou par le centre-droit modéré à la Hollande-Moscovici, ça ne change rien.
Leurs élites économiques, politiques, scientifiques et médiatiques n’aiment plus la France ; ce n’est pas surprenant que les Français n’aiment plus leurs élites. Et où va t-on, dans ce renoncement à soi, dans cette soumission à la puissance dominante, cette servitude volontaire ? La littérature française s’aplatit — il n’y a qu’un Houellebecq pour arriver à jouer de cet aplatissement, à en tirer des effets de verts-de-gris — les autres écrivants n’en ont même plus conscience — et le langage s’amenuise pour n’être plus qu’un assemblage de lieux-communs. Pas étonnant que le dernier recours de l’expressivité, en particulier en politique, ce soit l’invective, l’accusation, la « petite phrase » stupide. On s’est passionné, on s’est déchirés, écharpés, pour ou contre ou dans ou au-dehors du débat, lancé avec opportunisme et malveillance, sur « l’identité française » ; pas une fois il ne fut question de la langue.
Ci-dessous, ces belles et ferventes considérations de Paul Claudel, plus définitives, en leur lointain (1881) que tous les débats creux, obsédés de couleurs de peaux ou bien de viande hallal, sur l’identité nationale ; on frissonne en les comparant à là où nous sommes rendus, 130 ans plus tard.

« La langue française est le produit, en même temps que le document, le plus parfait de notre tradition nationale. Elle a été le principal moyen de construction d’un peuple formé de vingt races différentes, du résidu de je ne sais combien d’invasions et de migrations l’une sur l’autre, qui une fois parvenues à cette fin de la terre, embouties à cette extrémité de la jetée européenne, se trouvaient bien forcées d’établir entre leurs couches et tranches disparates une solidarité, un accord, que d’ailleurs la disposition du terroir leur imposait. Si la France en effet est diverse au point de vue ethnographique, au point de vue géographique elle est une et indivisible et les conseils de rupture sont infiniment moins puissants pour elle que les nécessités de la concentration. Il ne pouvait y avoir entre les Français de différends que spirituels et c’était à l’intelligence seule que pouvait être confiée la tâche de conduire les délibérations propres à les réduire. Tout citoyen de cet assemblage hasardeux et bigarré qui avait émergé des ruines de l’Empire Romain et des moraines de la Barbarie se trouvait ainsi incliné à devenir un orateur, un diplomate et un juriste. […] Chaque Français, comme je le disais il y a quelques mois à vos camarades de Tokyô, héritier de vingt races hétérogènes, a toujours constitué à lui seul une petite souveraineté en voie de tractation continuelle, diplomatique et juridique, avec les souverainetés voisines, sous l’autorité d’une espèce de tribunal épars, mais tout-puissant, que l’on appelle l’Opinion. De là l’importance chez nous de la littérature et du parler, de là ce caractère essentiel qui fait le fond de tous deux, dans le domaine non seulement de la prose mais de la poésie, qu’il s’agisse d’idées, de psychologie ou de descriptions, et qui est le désir passionné de l’exactitude. Il s’agit toujours d’expliquer et de s’expliquer. La perfection et l’efficacité du langage n’ont pas été seulement chez nous l’ambition de quelques raffinés, elles avaient une importance pratique capitale, on ne pouvait trop chérir et soigner le principal instrument de notre unité nationale… »

Paris, on the Seyne River

 

 

 

 

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William Carlos Williams, la poésie

                 It is difficult
to get the news from poems
           yet men die miserably everyday
                 for lack
of what is found there.

William Carlos Williams, Asphodel
William Carlos Williams
(J’aime la poésie des très vieux hommes : leurs poèmes ont la paix des choses perdues, et gagnées, de la vie qui est passée sans qu’on sache vraiment pourquoi, comment, et si ce que l’on a fait était juste — et si l’on avait vécu autrement, la vie serait passée pareillement…)

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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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Humanité(s)

Enfants, Syrie. Mediapart.« (and your grandfather said, ‘suffer little children to come unto Me’: and what did He mean by that ? how, if He meant that little children should need to be suffered to approach him, what sort of earth had He created ; that if they had to suffer in order to approach Him, what sort of Heaven did He have?) »

William Faulkner, Absalom, Absalom !

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La Nouvelle Quinzaine littéraire n°1097 du 16 au 31 janvier 2014

Un numéro très riche.

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Fiacre

Bela Tarr, Le Cheval de TurinLe cheval est fourbu, et la route est longue. Quelle étrange diligence ! Le cocher semble avoir perdu le sens, et c’est le cheval qui reconnaît — avec un peu de chance — les étapes de son trajet. C’est très erratique. Parfois la voiture s’arrête presque précisément là où on l’attendait ; et parfois elle ne se soucie plus de marquer l’étape  — une grappe de chapeaux , à l’auberge où elle avait coutume, voit s’éloigner sur les chemins meshaignes le cul  brinquebalant de son espoir. Parfois encore, saisie dans un mouvement immobile, la diligence stagne durant des heures dans la campagne bruineuse, entre deux fondrières et un boqueteau délavé ; l’homme et la bête présentent alors le même oeil hébété et vitreux, qui ne reflète que le paysage indifférent. (Une campagne bête comme un décor de théâtre : trois champs accrochés à un ciel détrempé.)
Si l’on s’avise de lui demander la cause de ce comportement singulier, le cocher vous regarde du point de vue de Sirius, et se lance dans une dénonciation confuse de l’éloignement croissant des choses, de distances devenues proprement ahurissantes, entre des points qu’on reliait autrefois à la volée sans avoir le temps de dire ouf, et de l’espace, oui monsieur de l’espace même, qui s’étire, qui s’étire sans cesse, au point que les gens seront bientôt tous isolés, sans que jamais plus on ait la joie de dire bonjour au voisin, le voisin qui dans notre enfance occupait l’autre côté de la route, et qu’il suffisait presque, oui, chose complètement incroyable, qu’il suffisait presque de tendre le bras pour toucher, si on le voulait, et pour sentir sous l’étoffe de la manche son bras de chair et d’os, au voisin, et pareil qu’on pouvait caresser la joue d’un nourrisson qu’on vous montrait, de la demeure d’à côté, oui ces choses là arrivaient tout le temps, on se montrait les nourrissons, on se touchait le bras ou l’épaule, la main, avant que les distances ne deviennent si monstrueuses, avant que les villages, les hameaux, et dans les hameaux les maisons, dans les maisons leurs différents recoins, ne fussent séparés par des éloignements effroyables, au point, Monsieur, qu’on peut se demander si chacun n’en viendra pas à vivre tout seul… C’est jusqu’au ciel qui se vide, on le voit bien la nuit, qu’il y a plus de noir entre les loupiotes tremblotantes, et qu’elles sont plus pâles, plus lointaines, on ne reconnaît pas les constellations tellement elles se sont distendues, à toute vitesse, et c’est presque pire chaque nuit, même la lune… Et les mots, Monsieur ! N’avez-vous pas remarqué comme les mots se raréfient, asphyxiés par tant d’espace ? C’est à croire qu’ils sont tombés en grand nombre dans le vide, engloutis dans les fissures ouvertes entre les choses… On n’utilise plus que très peu de mots. On sent bien parfois des bourgeonnements, des envies, des pusillanimités de la phrase, mais tout retombe: on n’a plus besoin de tant de mots quand les distances sont devenues si grandes. Ils doivent être gisant dans quelque bas-fossé, exténués, les mots, tombés comme des oiseaux morts. On se cherche, là où qu’ils étaient, en vain. Pour le reste on croit remuer ciel et terre, mais c’est avec une langue carrée — alors à quoi bon.
Et puis il fait si froid. Si froid, de plus en plus froid, sur ces chemins. Pour tout vous dire, Monsieur, c’est comme si là aussi, à l’intérieur, sous la poitrine, l’espace noir et glacé s’était aussi insinué. Oui comme si les espaces froids du ciel s’encadraient désormais à l’intérieur de nous ; vous ne sentez pas cette béance, Monsieur ? Si ça continue on finira tous écartelés entre les quatre points cardinaux… À moins que — vous croyez qu’on se rapproche d’autre chose ?

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Oui la France est colonisée : il faut avoir le droit de le dire !

Tour Eiffel américaineComme les Alain Finkelkraut et les Richard Millet, comme des millions d’autres Français, anonymes et silencieux mais qui n’en pensent pas moins tout bas, je ne reconnais plus mon pays, attaqué à sa racine : dans ses valeurs, dans ses terroirs, dans sa culture, dans ses modes de vivre… En fait, de manière troublante — et je m’étonne qu’aucun commentateur officiel n’ait encore relevé ce phénomène frappant — nous vivons une aliénation (post-)coloniale semblable à celle que connaissent, partout dans le monde, les sociétés qui ont été envahies et dominées par un autre peuple. Phénomène qui s’exprime dans les traits suivants : transfusion de valeurs morales et sociétales extérieures, mépris de sa propre culture et de sa propre langue, perte d’identité, mode de vie mimétique, oubli de sa propre histoire et fascination pour celle du colonisateur, alignement politique, renoncement à sa religion historique au profit de cultes importés, colonisation des imaginaires qui se calquent stérilement sur celui du dominant, mépris de soi enfin et, dans les arts, psittacisme soumis aux goûts et aux attentes du dominant.
Il y faudrait toute une étude, ce n’est pas mon boulot, mais puisse ce petit article contribuer à un mouvement assez fort pour enfin, donner l’alerte ! Je me contenterai de quelques exemples. En ce qui concerne la langue, ils sont  superflus : le Français « moyen », celui qu’on entend dans la rue et dans les media, est un gloubi-boulga angloïde mêlé de « top » et « pas top », de « hard core », de « cool », de « bad », de « trader » et autres « golden boy », « fashionistas », « people » etc. etc. Ça ne date pas d’hier. Sur les réseaux sociaux s’est développé un snobisme d’écrire à moitié anglais, chez des gens qui ne parlent cette langue ni d’Eve ni d’Adam : j’ai même relevé, venant d’internautes français, des citations de Nietzsche et Kafka… en Anglais ! Mais plus récent, plus alarmant, plus définitif, me paraît être la propension des littérateurs à écrire des « romans américains en Français » : Naissance d’un Pont, On ne boit pas les rats-kangourous, La grâce des brigands, Faites vos valises les enfants demain on va en Amérique, Itinéraire d’un poète apache, Faillir être flingué… tous sont des romans français récents et situés aux États-Unis pour leur action et leurs personnages, peut-être leur style (ces exemples, tirés de deux émissions littéraires consacrées, l’une à « Ailleurs« , l’autre aux « Genres« , sur France Culture, les deux titres semblant être des synonymes pour « États-Unis ») : un imaginaire colonisé, prostitué et vendu à l’encan à la puissance dominante. Et comme Philippe Bordas le remarque dans un entretien, même quand les romans ne sont pas explicitement décalqués de la littérature américaine, ils sont écrits en ANGLAIS TRADUIT:

« Ils [les éditeurs français] proposent des livres ambitieux, construits, mais qui tous affirment leur défiance sexuelle envers l’idiolecte français. À tel point que les auteurs élus écrivent directement dans un  français traduit de l’anglais. Ils ont honte de leur langue natale, peut-être, honteux de sa sexuelle vivacité ; ils ont à ce point intégré l’effondrement de la France qu’ils entérinent et intègrent in nuce la domination de l’anglais. Ils montrent écriture et patte blanches, esclaves dans l’œuf, et affirment leur soumission, ventriloques fœtus, pour complaire aux éditeurs avides d’une translangue facile à diffuser. »

En musique, la forme dominante dans la (plus ou moins grande) jeunesse, c’est le « rap » (eh oui). Il reste une « pop » (eh oui) française, mais dont beaucoup de groupes chantent en Anglais. La poésie est remplacée par le « slam » (eh oui) proféré par des gosiers ignorants de la prosodie naturelle au Français, et ayant arrêté leurs lectures poétiques au niveau du bac de Français. Au cinéma, plus de la moitié des films vus en France sont américains.
Si l’on ajoute à cela le ralliement de la France au commandement intégré de l’Otan, l’adoption de théories économiques « de l’offre » importées d’amérique (« supply economy », mais il faut dire que Keynes non plus n’est pas né en Beauce), l’obsession du libre marché, la part des fonds de pension américains dans le cac40, l’usage quotidien de technologies américaines, la loi sur L’ENSEIGNEMENT EN ANGLAIS À L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE, l’alignement, vis à vis de l’Iran ou d’Israël ou des monarchies pétrolifères, aux positions des « faucons » états-uniens (« faucons » : expression directement traduite de l’Anglais), ou encore le développement, en nombre et en puissance, des évangélistes, des adventistes, et des sectes américaines, sur notre sol, l’emprise croissante du puritanisme moral et sexuel, alors on peut s’étonner et s’alarmer de cet effarant, convulsif renoncement d’un peuple, d’une nation, d’une histoire, à soi-même. Et regretter que les paranoïaques de la « menace orientale » (sioniste pour les uns, musulmane pour les autres, immigrée pour d’autres encore, mais en tout cas toujours basanée), ou encore ceux qui s’inquiètent des dangers que feraient peser les langues régionales sur la République, regretter donc qu’ils détournent l’attention de la vraie colonisation politique, sociale, économique, linguistique, religieuse, morale, mentale et culturelle, en train d’être parachevée.

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