Archives de Catégorie: Chemin de vie/de pensée

Lui qui vit ma vie

On vit ici d’une vie toute intellectuelle. Pourtant il faut bien que le moi social, parfois, continue à s’agiter autour d’une dinde aux marrons. Je lui ai laissé une certaine licence je l’avoue, content de pouvoir cependant vaquer à mes occupations. Mais sa croissance m’étonne et, de plus en plus troublante, sa présence insolite au travers de chez moi. Mes yeux ne croient pas toujours ce qu’il voit, et ses paroles résonnent avec la distorsion des rêves : je n’en reviens pas, d’où il a pu m’emmener ! Il me vient parfois l’envie de le laisser à ses prises de langue étrangères, voire de le liquider : il se dégonflerait comme une baudruche, immédiate-ment, pschiit ! Mais il ne faudrait pas qu’aussitôt —tchac ! — il se reforme ! Pareil si je m’en vais… Tchac ! Il faut aller vraiment loin pour être certain de le semer, et là-bas si loin, hein, je dois bien admettre que ce n’est pas toujours drôle… Oh bien sûr on s’y marre parfois, si on trouve des copains choisis, des copains de premier choix, et alors on roule sous la table en compagnie des fesses, des bouteilles et des bites! Mais le plus souvent je dois dire que ça finit mal, ces Pontiques…

En attendant je ne parviens plus à accomoder le regard : tous ces flocons de neige s’éjouient-ils d’un rire cristallin et commun, quand le vent solaire les peigne sur les aiguilles de sapin ? ou une solitude bleue-froide règne-t-elle sans rémission, dans les espaces qui les séparent ?

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Brève réflexion au sujet de Noam Chomsky et de la petitesse de notre cerveau d’anacoluthe

L’un des arguments de Chomsky en faveur d’une grammaire générative innée, est l’apparente impossibilité pour l’être humain, de faire pratiquement l’acquisition sémantique et syntaxique de sa langue dans le temps si prodigieusement restreint imparti au petit enfant pour l’acquisition du langage.

Il est au moins douteux que la grammaire précède l’acquisition des mots (voir le sémioticien Danesi, Messages, Signs and Meanings), mais ce contre-argument n’explique pas la génialité du quasi-nourrisson dans l’appréhension de sa langue maternelle.

Il me semble donc aussi que vouloir déposer dans l’individu la somme de ses ressources , c’est en faire une fois de plus, idéologiquement, cet anacoluthe enfermé dans sa coquille mentale. Nous avons, pour penser et apprendre, toutes les ressources lentement accumulées, les aides les perches et les ficelles, de la culture autour de nous. Pourquoi la langue, la culture, ne se seraient-elles pas élaborées pour permettre cet apprentissage rapide (de manière similaire à la sélection darwinienne pour les organisations biologiques) ? Dans les voix de ses parents et de ses frères et soeurs, et par la nécessité pragmatique de les comprendre et de leur signifier ses besoins, son existence, le petit humain puise dans les ressources préexistentes de la langue : il n’a pas besoin de savoir à l’avance, puisqu’elle sait pour lui. Il en va de même plus tard pour nous, adultes, dans les livres : ce monde étrange des livres qui dédouble le monde, l’approfondit, et nous aide à lui donner sens. Notre pensée est plus vaste que notre cerveau, potentiellement nous pouvons penser sur toute l’étendue de l’arc électrique de la culture.

Il me plaît de voir en chacun de nous les co-utilisateurs, en différents points, du même continuum mental. Que reste-t-il de nous, en dehors de ces mots communs ? Pas grand chose, que l’angoisse du sujet né incomplet et perdu, perdu dans les autres et leurs langages…

Que serions-nous sans la littérature ?

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ET SI LA LITTÉRATURE NE SERVAIT QU’À FLINGUER LES MONSTRES QUI SURGISSENT SUR NOTRE CHEMIN ?

Tableau d'Alexandre Suzana

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Anacoluthes suite, et une réponse à l’empereur Marc-Aurèle

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même 3,10 :  » Petit est donc le temps que chacun vit ; petit est le coin de terre où i1 le vit, et petite aussi, même la plus durable, est la gloire posthume ; elle ne tient qu’à la succession de ces petits hommes qui mourront très vite, sans se connaître eux-mêmes, bien loin de connaître celui qui mourut longtemps avant eux.  »

Pourquoi tenons-nous à l’estime des petits hommes qui nous entourent, et qui semblables à nous ne vivront qu’un instant ? Mieux : pourquoi les aimer, mettre tout son bonheur ou tout son soin dans l’amour d’un ou d’une, voire d’un(e) enfant, qui va mourir et disparaître ? Pourquoi même, parfois, se passionner pour l’un de ces néants en sursis — sursis de néant ?

Ainsi parle la raison, dont le sage empereur voulait toujours consulter en lui la voix. Pourtant nous n’y pouvons mais : mais de les aimer, mais de nous Jean-Paul Riopelle (Québécois)1956voir en eux. Car nous n’avons pas crû seul, chacun de nous est un puzzle de soi-même et des autres… Je est un autre, et pour partie JE EST L’AUTRE, qu’on l’aime ou qu’on le déteste. Jusqu’à la volonté de détruire l’autre, qui procède de la haine de soi, de la mise en lambeaux de soi-même.

Ton oeil en moi pour toi, mon oeil en toi pour moi. Mon coeur dans ta poitrine, la pulsation de ta vie à la saignée de mon poignet. Notre désir… La mort ne nous concerne que sur les faîtes vides de la pensée.

 

 

Article « Tous des anacoluthes », cliquer ici.

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La provende avant-médiévale de l’avent : TOUS DES ANACOLUTHES !

À la veille d’une fête ancienne, et qui flotte un peu congelée désormais, sous les frimas du temps qui a passé (à moins que l’on ne soit un bon chrétien, comme c’est mon cas, voir ma religion), ma provende se fait  carrément antique. Au marché de noël je trouve en effet ce vieux mot grec, « anacoluthe »… qui ne déparerait pas une bordée d’injure à la Capitaine Haddock : « bachi-bouzouks, anacoluthes ! »

L’anacoluthe s’est rabougrie depuis quelques siècles dans un sens grammatical, que je vous laisse vérifier, mais elle avait dans l’antiquité tardive la signification plus générale de « incohérent, inconsistant, qui ne fait pas suite »… Le « a » initial était privatif, et ainsi l’anacoluthe s’oppose à l’acoluthe, l’acolyte, le compagnon… Et l’on passe des mots aux hommes. M’interrogeant sur l’étymologie de l’acoluthe, akolouthos en Grec, je trouve qu’il vient de keleuthos, la route, et aussi la manière de vivre : l’acolyte, c’est celui qui marche avec vous, sur les chemins, éventuellement celui de la vie.

Évidemment je veux aller plus loin, remonter à la source vive, au verbe originel tremblant dans la nudité de son énergie première, etc… Las ! Mon Magnien-Lacroix, acolyte jusqu’à un certain point, ne m’emmènera pas plus avant : l’origine de keleuthos est incertaine, plusieurs possibilités ont été envisagées, renvoyant soit à l’idée d’avancer, soit à celle d’arriver.

Mais, dans une rêverie étymologique que je me permets depuis longtemps, rêverie propice à l’invention et à la littérature, je veux voir dans le « th » de keleuthos une passivation, et dans « leu » une forme liée au verbe paradigmatique « luô », que les étudiants en Grec connaissent bien, et qui veut dire « lier » : le chemin, ce serait ce par quoi ont été liés deux cités, deux points, deux états… L’acolyte serait alors celui qui parcourt en votre compagnie ces liens que les hommes ont tissés entre leurs différents lieux. L’anacoluthe, ou anacolyte (pas -colique, attention !), c’est celui ou celle qui n’a pas ou n’a plus cette compagne ou ce compagnon de voyage.

D’où j’en viens au titre de cet article : depuis déjà belle lurette, l’individualisme croissant qui fait figure de modernité, nous a déliés de nos engagements, de nos copains, de nos ordres et de nos partis, de nos fraternités et nos syndicats, nous devons désormais cheminer seul — les chemins, que relient-ils alors ? (Ceci pour faire une anacoluthe…)

Joyeux noël à vous, chers lecteurs, acolytes anonymes !

Pour la suite de la réflexion anacoluthique (et une réponse à l’empereur Marc-Aurèle), cliquer ici

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Ouvrir les yeux sur les mirages

L’artiste est aveugle sur son propre travail. Il saurait qu’il lui appartient d’inventer les nouvelles appréhensions de la vie et pourtant, intimidé par cette potentialité trop vaste, il la vénère, cette vie, comme si elle préexistait aux formes données par ses devanciers… Il ne veut pas croire à l’ampleur de ses responsabilités, l’artiste ! on ne l’avait pas prévenu qu’il aurait, pour ainsi dire, à oeuvrer au dessus de soi ! Aussi préfère-t-il s’imaginer puisant à une source qui existerait hors de lui, source mythique de réel et de vie, source surgissante dans le vu et le su de tous et dont il suffirait de capter quelques jolis bouillons….

Las ! ténue la source, à proportion qu’elle n’existe pas… Dans son attentat il agite cette eau imaginaire, l’artiste, il la brouille, et il n’y trouve, au mieux, que des fragments de sa réflexion… Pourtant comme il s’en tenait proche, de cette substance chatoyante ! Il n’y avait qu’à tendre la main vers le vrai, vers le beau, le voile qui l’en séparait semblait fin comme la constante de Planck…

À mon tour, en nulle manière plus éveillé, j’ai voulu payer tribut aux mirages du réel, et faire oeuvre de ses matériaux élusifs. Les textes de ce livre résultent de ce piégeage de mirages. Par défaut, si une goutte de poésie entrât dans mes yeux écarquillés, puisse-t-elle enchanter quelque petit pan de mur jaune de ce monde.

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Point Omega, de Don DeLillo : aller-retours de l’oeil aux immenses horizons du temps et de l’espace

« …l’éternité qui bâille sur les sables »

Saint-John Perse, Anabase

Un jeune homme, à New-York, en face d’une installation vidéo où se diffuse, plan à plan et infiniment ralenti, le film Psychose de Hitchcock ; puis la même personne avec un autre homme, rendu, lui, à l’autre extrêmité de sa vie, dans une villa perdue au milieu du grand reg Arizonien ; les deux hommes contemplant la précipitation, peut-être éternelle, du temps sur les roches pulvérines… Mais le Temps est-il éternel ?

Comme toutes les oeuvres à forte densité symbolique — je songe avant tout aux Falaises de Marbres de Junger, mais aussi aux romantiques allemands, au Désert des Tartares, ou encore chez nous aux livres de Julien Gracq — ce court roman de Don DeLillo, Point Omega, se trouve nodal au centre d’un réseau de significations qu’il serait vain de vouloir épuiser, ou choisir parmi. S’ouvrant sur une expérience de distension du temps, que certains trouveront fascinante, et d’autres, oiseuse ; il répercute cette expérience sur le lecteur attentif au silence qui entoure les lignes. L’arrière plan métaphysique est, au choix, oppressant, ou libérateur (influencé, je le soupçonne, par la pratique de la méditation — à la manière du cinéma de David Lynch —, mais ce n’est qu’une présomption, fondée sur le succés de cette pratique chez les intellectuels américains).

Le Point Oméga est un concept de Pierre Teilhard de Chardin : à l’achèvement de l’évolution humaine, les consciences individuelles, plongées dans une atmosphère d’échanges, de communications et d’interrelations, ne seraient plus isolables et fusionneraient à l’échelle d’une conscience humaine globale, planétaire — prête, selon le théologien français, à la rencontre avec Dieu — mais dans le livre il n’est question de cette dernière apothéose. La référence à Pierre Teilhard de Chardin est tout juste suggérée(*).

Que cette philosophie soit inspirée d’Hegel, j’en ai l’impression, mais laisse à ceux qui sont plus compétents que moi le soin d’y réflechir.

Loin d’avoir souscrit à cette synousie universelle (le néologisme s’impose faute de synonyme au Point Omega), le vieil homme amer qui se réfugie dans le temps, infiniment long, des époques géologiques, et des grandes extinctions animales dont attestent les fossiles qui parsèment le désert, a été l’un de ces intellectuels conservateurs à qui furent dévolus la tâche, par Georges W.Bush et ses sbires, de créer les mots et l’habillage conceptuel qui feraient accepter les guerres nouvelles.  Il ne faut pas trop s’illusionner sur d’éventuels regrets, et son amertume tient plus au fait d’avoir été plongé, pendant des années à New-York, dans un brouillard de discours de conférences et de réunions — « News and Traffic », l’appelle-t-il — qui le coupa de la réalité tangible de la vie : cette conscience pure du temps et de l’espace où flotte sa retraite au désert. Le jeune homme qui l’a rejoint en sa villa pour réaliser un documentaire sur les manipulations des années Bush s’y laissera envoûter, au long de semaines qui passent avec l’imperceptibilité du temps dans une tradition littéraire qui remonte au Désert des Tartares de Buzzatti ou à La Montagne Magique de Thomas Mann.

Heureusement, Don DeLillo ne concluera pas, le tisonnage poétique de notre réalité ne deviendra pas une métaphysique, et l’Évènement surgira au sein de l’Être : une femme, comme il se doit, fille du plus vieil homme, ramènera par sa présence, pourtant discrète, L’ÉCHELLE HUMAINE, porteuse de ses désirs de ses incertitudes et de ses sentiments de perte, dans les failles des consciences  qui se voulaient pétrifiées trop vite dans la contemplation des vérités asymptotiques.

Je ne raconterai pas la suite, qui n’a rien d’un vaudeville, mais dirai seulement que le Temps et la conscience furent condamnés trop vite à leurs mystérieuses abolitions dans le Point Oméga.

« …et l’idée pure comme un sel tient ses assises dans le jour. »

Saint-John Perse, Anabase

(*) p.72 de l’édition Scribner, Avenue of the Americas, NYC, 2010. J’en profite pour signaler que l’anglais du livre est très facile à comprendre, même si bien sûr la littérature américaine est bonifiée par une bonne traduction française).

(Un petit post-scriptum : la « critique littéraire » fleurit sur le net… Étrange critique, ignorante et dédaigneuse de tout outil conceptuel, de toute théorie littéraire, de tout ce qui a été dit écrit et pensé avant elle, uniquement subjective et narcissique… Or, un point de vue nouveau (et donc intéressant) sur une oeuvre, c’est une théorie nouvelle de l’oeuvre, peut-être même DES oeuvres : travail savant pour lequel il y a des professionnels, parfois géniaux, qui sont les chercheurs universitaires. Le reste n’est que bavardage subjectif. Le bavardage subjectif ci-dessus n’a donc aucune prétention à se vouloir critique, mais voudrait juste signaler un grand livre et partager les sentiments nés d’une lecture passionnée, et raisonnée.)

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L’esprit de la danse /\ Le Dieu Le Dieu (« Danser sa vie » ?)

Capella Sansevero, Napoli

Le corps qui entre, c’est la carène de côtes caves, souffle rauque rampant dans un coin des poumons, fatigue, fatigue des jours sans essor, consumation sans but, sans jouir. Haleine, estomac. Intestin, merde. Ces points de ponctuation au long des muscles, au long des os, au long des ans : fêlures que la douleur hante, par où irrompera le néant. Le corps qui entre, c’est le corps de mort. Je l’ai croisé un jour, ce corps, dans un escalier où il devait faire station de chaque marche ; ses yeux roulaient, entre les mèches de cheveux teints, dans la panique des formes qui se défont.

La pianiste s’est assise, elle égrène les premières notes. Je te salue, génie du nord. Torsion. Je te salue, génie du sud. Torsion. Je vous salue, génies des quatre coins, torsions, révérence, courbure, le plexus qui se dit solaire appelle à lui le ciel… Un  nuage piqueté d’arpèges émane désormais du piano, une poudre d’or où réverbèrent par éclairs les boucles blondes de la Présence… Un front roulant se déroule sur moi, m’enveloppe, je n’ai jamais su qui il était, mais j’ai toujours pavoisé toutes mes avenues de ses couleurs, et ouvert le coeur de toutes mes places, pour sa venue. Parfois en vain. Corégies. Introïts. Couronnements. Cortèges. Pampres. Je glisse au long des cordes frappées d’éclat, l’espace est troué par les hautes flêches des rêves encore à vivre, le corps est mouvement, élévation, franchises consacrées, libertés… Le corps qui danse, c’est le corps de gloire, c’est le corps tourbillonnaire vidé de sa chair (la carne, tu es poussière et retourneras, et coetera, coïteras, sursauts), empli de légèreté, le corps qui n’obéit pas, le corps qui règne, dans l’outrance des gravités niées… Ballon, grande polka, suspends, suspends, suspends… Je n’ai jamais su qui il était, et pourtant j’ai vécu pour lui. De quelles forêts, surgi, de quelle tourbe ? Immense clair de rire, le mufle du Dieu dans l’éclatement de la glaise, retentissement ! Eh ! Les petits hommes : quelle surprise ! Quelles transubstantiations, sur les rivages, et autour des feux, et dans les tentes, les fumées, les encens, rotations cervicales, yeux chavirés, c’est la voix des aïeules qui parle dans la bouche des pères, cris, on se prosterne ou on tourne, tourne, tourne… La tornade appelle le ciel : tes yeux ouverts, l’homme, sur le ciel d’orage, et ta bouche apprêtée comme celle des petits oiseaux, quelle becquée il te faudrait, une becquée de ciel bleu vitreux, une becquée qui te rassasie, à t’éclater, à t’écarteler aux dimensions de cet horizon où roulent les phénomènes… Le corps qui danse, c’est le corps épique, celui qui remonte les pistes des émotions, des hauts dits, des héros attachés au mat dans les tempêtes de la parole : les constellations du sens pivotent plus vite qu’on ne saurait les lire dans le ciel descellé, les châteaux les plus beaux sont pris avant que la cataracte de tes cheveux ne s’enroule sur mes poignets, Ô Mélisande… Ô apogée, Ô traînée, épiphanie, double voie lactée de tes jambes ouvertes… « À mon seul soleil »

Parfois la Présence s’épuise  dans l’échevèlement rompu de ses crêtes, de ses ahanaments, de ses triomphes échoués loin de moi. Où étais-je ? Qu’ai-je fait ? Corps renégat oublié dans la triangulation des barres, là où personne ne va, tout a continué sans moi… C’est que c’est un front de mots, qui m’occupait, petits mots porteurs de leur propre mort…

Une petite armada féminine, battant pavillon de toutes nations, à la manoeuvre entre les points cardinaux du désir, fait montre de ses voilures les plus écarlates  — déclinaison des voiles sur les coques de nacre…

Le corps qui se traînait dans l’escalier, était celui d’une danseuse âgée, flamenca. Je l’ai suivie des yeux, jusque la salle où elle est entrée, s’est placée dans l’entrebâillement d’une porte de chêne, au milieu du cercle d’élèves : elle s’est redressée, a frappé le sol de son pied de force, a parlé, montré, dansé : j’ai vu flamber le feu des lustres, dans sa mantille.

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Troy Davis — Conscience universelle

Lorsque Troy Davis est tué, c’est moi qui meurs. Ainsi sa mort est redoutable. Lorsque je vis, c’est Troy Davis qui vit. Ainsi sa mort n’est rien. Un jour je passerai aussi, dans des circonstances sans doute plus obscures, mais peu importe : la conscience se survivra à travers les myriades ; ma mort ne sera rien. Un homme est tous les hommes, il n’est lui-même qu’à la faveur d’une illusion, que dénonce Pascal dans son Discours sur la Condition des Grands : un aveuglement né de tempêtes, dans des langes de buées et de nuages… Il n’y a pas de preuve. Le chamane sait cela, qui se dépouille de soi-même pour entrer dans la condition d’autres êtres. Et le psychanalyste, qui entreperçoit l’être dans le  jeu infini des miroirs, des paravents. Et aussi l’écrivain, disciple du chamane dans la métempsychose entre les consciences. Qui ne s’est jamais réveillé Autre ?  Aucune flamme n’est unique, mais pourtant, Troy Davis, la tristesse nous accable de son épais manteau.

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Le paradis des livres /\ Le soulagement des mots

Au matin, avant que la vie n’accuse les ombres et les contours (ou que les ombres et les contours n’accusent la vie), avant que chaque chose ne s’approfondisse d’un relief où se dissimule son secret, avant que la vie ne me rattrape… Je lis.

Ma conscience est pure : un lac tranquille, un miroir.  L’absence de trouble laisse se refléter le texte dans toute son étendue, sur les eaux plates de ma pensée, à peine plissées d’une respiration. C’est un espace limpide qui s’ouvre quotidiennement : mon paradis de la lecture. Et il est d’autant plus entier et vaste que la langue qui m’occupe est plus éloignée de la mienne : idées vives écrites dans des langues mortes, poésie mortes de l’orée de notre langue vive, langues étrangères… Je m’étonne de certains termes, je vérifie des étymologies, je prends des notes pour des écrits futurs qui peut-être n’auront pas lieu (les mots sont la provende et la guerre de l’écrivain, sa préoccupation constante : Montherlant lisait quotidiennement le Littré !), je m’étonne je m’ébaudis je m’esmaie (racine magne…) je me turlupine… Pour être calme mon plaisir n’est pas moins vif ; selon l’ampleur des découvertes il peut devenir intense, passionné…

En cette heure lumineuse et pourtant épargnée des préoccupations ultérieures du jour, les mots sont neutres et m’appellent sympathiquement, ils me font signes d’amitié, sur l’étendue blanche de la page ; ils n’ont à ces heures que leur beauté propre, sans ces petites queues de serpents qu’ils prennent plus tard durant le jour.

Plus tard, durant le jour, leurs ombres se sont allongées. Il leur est poussé tout un tortillamini de significations, une petite caudule frauduleuse, qui les ancrent derrière la page, là où je me trouve désormais : car je suis passé, alors, derrière la page ! C’en est fini de leur neutralité, aux mots, et de notre étrangeté réciproque et néanmoins bienveillante : leurs flagelles remuent et se livrent en moi à des copulations contre nature. Conciliabules, prises de langue, perpétrations obscures : je n’ai, de l’étendue du dégât, qu’une connaissance de seconde main : une nuit diurne qui remue, douloureuse. Parfois un souvenir plus clair jaillit, encadré et détaché avec la cruauté d’une photo.

Mais au matin rien de tout cela : les pages tournent repliant une à une leur lac tranquille, où voguent les convois des petits esquifs souriants et inambigus. Chaque page remplace l’autre, sans heurt sinon un petit courant d’air. C’est une illusion, et pourtant c’est la vérité : la vérité sans moi, verité impossible, vérité illusoire.

Maints penseurs se sont penchés sur le plaisir de lecture, et pourtant il me semble que pas un n’a parlé des mots, des mots eux-mêmes ; tous bizarrement se précipitent au niveau du discours, où ils s’ébattent de fiction, s’éjouissent de narration. Dans son Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre, si je me souviens bien, en fait le lieu libre d’une coproduction artistique et de valeurs, jamais définitive, entre l’auteur et le lecteur. Dans Pourquoi la fiction ?, Schaeffer réduit la littérature à une sous-partie de la pulsion fictionnelle : une donnée anthropologique, issue de notre adaptation, qui servit à l’exploration virtuelle de nos vicissitudes possibles dans le monde. Mais les mots, la langue elle-même, sauf erreur, pas un… Voici ce qu’il m’en semble : si ma lecture matutinale est si pure, c’est qu’elle me détache de mon langage, de mon idiosyncrasie (ce qui peut se faire à toute heure, mais est peut-être plus facile dans une saisine d’après sommeil, quand le langage n’est pas rassis dans ses voies accoutumées), elle déloge mes mots de leurs connexions et les ré-établit dans des configurations inouïes, dans un espace de significations autres, qui est celui du texte que je lis. Mes mots ayant été décrochés de la trame recrue et fatigante d’être trop parcourue, qui les retient captifs, ma langue étant en quelque sort hors-ma-langue, je suis en apesanteur au-dessus de ma langue, en explorateur rénové du désir et du plaisir, et je m’esjouis et me déduis, à suivre les fils de la pensée d’autrui, et leurs entrelacs inouïs…

Maints penseurs ont discouru sur le discours, mais quant à moi le souvenir de mon paradis de mots me poursuit toute la journée, comme les images d’un séjour apaisant que l’on a fait autrefois, en pays étranger.

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