À la Librairie des Colonnes, Tanger

Librairie des Colonnes, TangerLe nom frappe l’imagination, on y entre comme dans un portique, dans une académie, et alors la verticalité des rayonnages s’en empreint de majesté et presque de religiosité : ce sont eux, les livres, qui font ces colonnes d’où sourdra, avec un peu de chance, la parole de beauté, la parole de sacre, la parole de dénigrement, la parole de narration, la parole d’affabulation, la parole de commentaire, la parole de révélation, la parole d’explication, la parole d’apaisement ou au contraire celle d’exacerbation, d’enivrement…
Il y avait le Jérôme de Martinet, ce n’est pas courant. Bon augure.

Pour moi, qui suis parti de tant de temps de France, et qui entends vanter des livres sur lesquels il me faut parfois des années avant de pouvoir mettre la main, c’était l’occasion d’en feuilleter plusieurs à la fois, de ceux que les critiques recommandaient, et dont ils avaient excité mon esprit. Et en effet, que des bons livres. Pourtant, après une heure de butinage, la déception s’est installée… Quelle dimension manquait, à tous ces ouvrages, à toutes ces feuilles échappées de la littératures française contemporaine ? Il ne m’a pas fallu longtemps pour le repérer : absentes, la prosodie, l’euphonie, la cadence, le rythme, l’invention verbale — absente, en un mot, la poésie ! Son occultation presque totale dans la vie littéraire française a les effets appauvrissants que l’on pouvait tristement prévoir. (Qui lit encore la poésie ? même les professeurs de lettres, au lycée et à l’université, qui l’enseignent, n’ouvrent jamais un livre d’un poète dans leur privé, à part une minuscule minorité) Absente la dimension poétique et prosodique, l’entransement, il ne reste plus à tous ces livres que les dimensions narrative et, pour le style, la rhétorique.  Pas d’expérience de langage, la langue ne parle plus en dehors de ce qu’elle dit, renoncement à l’ensorcellement.
Je suis sorti avec la récente Histoire du Maroc, de Daniel Rivet. Ma femme s’est saisie de Paul Bowles et Edith Warton.
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Heureux amants, aux coeurs bardés de lard (La provende médiévale du weekend)

Baiser médiéval, navet inconnu

Ah comment encore parler d’amour ? Le sujet était déjà éculé au XIIIème siècle ! Comment être original, inventif, intéressant ? Guillaume de Lorris, dont je lis Le Roman de La Rose afin de m’imprégner de Français médiéval  (dans le cadre du travail sur mon nouveau roman, car je crois vouée à l’inutilité toute entreprise littéraire qui ne s’exprime pas dans une langue idoine, reformulée), Guillaume de Lorris donc fut déjà confronté à cette difficulté, et sa solution ne manque pas de saveur (Roman de la Rose 2335, dans la coll. Les Lettres Gothiques du Livre de Poche, texte édité par Armand Strubel) :

Grant joie en ton cuer demenras          Grande joie en ton coeur éclatera
De la biaute que tu verras                       De la beauté que tu verras
Et saches que du regarder                      Et sache que de la regarder
Feras ton cuer frire et larder,                 Feras ton coeur frire et barder de lard.
Et tout ades en regardant                       Et tant que tu la regarderas
Aviveras le feu ardant.                            Tu aviveras le feu ardent.
Qui cil qui aime plus resgarde,              Car celui qui aime, plus il regarde,
Plus alume son cuer et larde ;               Plus il enflamme son coeur et le barde de lard ;
Cist lart, alume et fet larder                    Ce lard, c’est ce qui allume et fait griller
Le feu, qui les gens fait amer.               Le feu qui fait que les gens aiment.

Oui c’est tout dit, voilà un romantisme qui parle à mon estomac ! En me fait te souhaiter, cher lecteur, les plus amoureux frottements de couenne !

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Petite note de lecture : Tanganyka Project de Sylvain Prudhomme (et WG Sebald : deux versants de l’écriture du réèl)

Couverture Tanganyka ProjectAyant acheté le roman (?) Tanganyka Project de Sylvain Prudhomme, j’en remettais depuis plusieurs semaines la lecture, mais pour mieux la savourer: cette tentative de lire le sens d’une parcelle de terre d’Afrique — Mwanza, en Tanzanie — sur les inscriptions qui la hérissent — panneaux, journeaux — m’apparaissait éminemment intéressante, non moins que l’insertion dans le texte de tant de documents épigraphiques ; je m’intéressais aussi à ce dernier procédé (que le premier à utiliser fut Doblin, dans Berlin Alexanderplatz ?) pour mon roman en gésine, La Bibliothèque des Sables.

Après une vingtaine de pages, ma déception a donc été d’autant plus vive. Mais comme ce projet suscite la curiosité, et que l’écriture en est honorable, je ne veux pas dans ce billet décourager d’éventuels lecteurs — je les encourage au contraire à se faire leur propre idée — mais remonter la pente de ma déception personnelle, pour cerner mieux mes propres idéaux littéraires.

Donc le roman m’a paru sympathique, mais dépourvu de la tension qui maintient le lecteur dans le fil de son attention et de son attente : le projet de lire une ville par ses signes, tel qu’il est énoncé au début, érige un horizon d’attente plus intellectuellement intéressant, que vraiment tentateur. Par surcroît le dépaysement attendu — le transport dans cet univers de signes où s’immerge le narrateur —, que l’on aurait espéré de la recopie dans le texte de ces inscriptions, ces pancartes, ces publicités, ne fonctionne pas, pour la raison qu’elles ne sont pas insérées, mais retranscriptes en caractères noirs muets et presque lugubres : on n’y trouve plus du tout le contexte, la couleur émotionnelle, la vie, le capharnaüm d’Afrique qu’évoque le narrateur en les citant.
À cet égard, j’avais éprouvé la même déception à la lecture de Berlin Alexanderplatz, et de The Tunnel, de W.H.Gass. Et je ne puis m’empêcher de comparer ce piètre résultat à la fascination que provoquent, en revanche, les photos en noir et blanc qui parsèment l’oeuvre du grand écrivain allemand G.W. Sebald. Je ne m’attarderai pas sur ce pouvoir de la photo, parce que d’autres en ont parlé et en parleront mieux que moi, piètre photographe que je suis, mais aussi parce qu’il ne s’agit pas d’en déduire que les écrivains actuels devraient simplement préférer Photoshop au catalogue de polices de Word.
Plus profondément, il me semble intéressant de relever les similarités et les dissemblances entre la manière de Sylvain Prudhomme, et celle, qui semble résulter d’un projet à maints égards similaires, de Sebald. Les deux oeuvres se rangent dans des genres littéraires contigüs (si l’on Sebald, Austerlitzconsidère par exemple l’Austerlitz de Sebald ) :  même mélange d’autofiction à la première personne, d’implication de l’auteur comme personnage, d’enquête de terrain, d’effort vers la restitution pointilleuse du réel, dans une lointaine filiation avec le nouveau roman (on aurait d’ailleurs pu aussi évoquer le Modiano de Dora Bruder).

Ce sont toutefois les différences qui m’instruisent.  Chez Sebald, l’enquête est humaine, dialogique décentrée, du narrateur vers une ou deux voix (filtrées par la sienne) auxquelles sont donnés l’espace de s’exprimer et l’ampleur nécessaire à convaincre le lecteur de leur existence émotionnelle ; il en résulte un livre habitées de plusieurs présences empathiques, émouvantes. En revanche chez Sylvain Prudhomme les portraits sont de l’ordre du médaillon exotique, l’homme (et, au passage, pas la femme) n’existera que le temps d’un dialogue savoureux en pidgin ou gibberish anglais (souvent l’occasion de s’extasier, bizarrement, sur la plus grande saveur de l’Anglais comparé au Français, mais alors pourquoi ne écrire carrément en Anglais ?), ce sont plutôt des enregistrements de voyage, inscrites dans la tapisserie des paysages et des signes, que des présences réelles.
De même, alors que Tanganyka Project ne semble pas développer ou receler d’autres narration que la quête du réel, et du sens d’un lieu (ou de soi-même, probablement) à travers les signes, on trouve dans les romans et nouvelles de Sebald des diégèses (des histoires, pour le dire plus simplement) latentes, actualisables, qu’il appartient au lecteur de reconstituer en lisant entre les lignes  de l’enquête humaine à laquelle le narrateur se livre, et en décryptant les vibrations des voix auxquelles la sienne fait place. Ces histoires naissent toujours, comme des plantes opportunistes et subreptices, du terreau de l’Histoire avec un grand H, des archives, des témoignages : notre patrimoine commun, ce domaine du passé qui n’existe que par le soubassement de l’empathie, de l’amitié entre les humains. Et les fleurs discrètes que les témoignages sébaldiens portent au jour dans les interstices de l’Histoire, ont d’ailleurs pour nom : amitié, émotion, amour.

(Notes, réflexions et injonctions, pour l’information d’un projet personnel.)

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La Masochiste, par Guillaume de Lorris

TristesseTristesse est personnifiée dans le Roman de la Rose (ci-dessous, suivi de la traduction en Français moderne) : ne croirait-on s’avancer un marbre allégorique de Rodin, drapé dans un voile funeste ? Ou mieux, ne croirait-on reconnaître quelques personnes de notre connaissance, qui se sont fait un bel enfer intérieur auquel ils tiennent plus que tout, et dont ils ont muré les issues ? Hélas, ce jardin intérieur du maso, comme il nous est facile d’en reconnaître chez l’autre les allées et les bosquets, et comme, lorsqu’il s’agit du nôtre, nous en habillons les travées de nécessité, et de toutes sortes d’autres fallacieuseries !

291  "Delez Envie auques près iere                   
     Tristece painte en la maisiere;
     Mès bien paroit à sa color
     Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
     Et sembloit avoir la jaunice.
     Si n'i féist riens Avarice
     Ne de paleur, ne de mégrece:
     Car li soucis et la destrece,
     Et la pesance et les ennuis
     Qu'el soffroit de jors et de nuis,
     L'avoient moult fete jaunir,
     Et megre et pale devenir.
     Oncques mès nus en tel martire
     Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
     Cum il sembloit que ele éust:
     Je cuit que nus ne li séust
     Faire riens qui li péust plaire:
     N'el ne se vosist pas retraire,
     Ne réconforter à nul fuer
     Du duel qu'ele avoit à son cuer."

« À côté d’Envie, à quelque distance, il y avait, représentée sur la muraille, Tristesse. Or, il apparaissait bien à sa couleur que son coeur était plein d’une grande douleur : on eût dit qu’elle avait la jaunisse, et à côté d’elle, la pâleur et la maigreur d’Avarice n’étaient rien, car les soucis, la tristesse, la peine et les ennuis qu’elle souffrait jour et nuit lui avaient donné un teint bien jaune et l’avaient rendue maigre et pâle. Jamais être ne fut né pour subir un tel martyre, et ne vécut telle angoisse comme ce qu’elle semblait connaître. Je crois que personne n’aurait su quoi que ce soit pour lui plaire et qu’elle n’aurait voulu sous aucun prétexte renoncer au chagrin qu’elle avait dans son coeur »

(trad. Armand Strubel, Le Livre de Poche coll. Lettres gothiques)

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Artistes, créateurs, démiurges et autres psychopathes de petit acabit : à votre attention

Rembrandt, Méditation« Abandonné à lui-même, le névrotique est obligé de substituer ses formations de symptome aux grandes formations de foules dont il est exclu. Il se crée son propre monde de fantasmes, sa religion, son système de délires et répète ainsi les institutions de l’humanité, avec une déformation qui témoigne nettement de la contribution par trop puissante qu’apportent à ce travail les tendances sexuelles directes. »

Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi

Post scriptum : le mot acabit n’a aucun parent, ni étymologie convaincante.

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Notes de lecture/Renaissance : La plume et les langues, de Jean-François Courouau

Brueghel l'Ancien, La Tour de BabelÀ l’heure où la Francophonie vacille, et ne semble plus intéresser les Français — quand ils ne la bradent pas pour quelques barils de pétrole — il m’a semblé intéressant de reparcourir les notes qui suivent. Pourquoi écrire dans une langue, plutôt qu’une autre ? Beaucoup d’écrivains ont abandonné leur langue natale pour l’Anglais, ou plutôt l’Américain, et si ce phénomène ne touche pas encore les Francophones, qui ont leur propre espace de diffusion (de plus en plus restreint et fragmenté), combien de temps vont-ils encore rester à l’écart de ce phénomène ? Les librairies ferment, les éditeurs se concentrent sur quelques titres juteux, les enquêtes sur les pratiques culturelles montrent une baisse flagrante de la lecture, et en ce qui concerne la poésie ses lecteurs deviennent rarissimes, même dans le monde de l’éducation et de l’université. Alors pourquoi ne pas transiger vers un lectorat potentiel de près d’un milliard d’anglophones ? Je me fais bien sûr l’avocat du diable, mais il est urgent que la France cesse de liquider sa culture et ses arts, et se donne les moyens de soutenir la Francophonie. Enfin que les élites prennent conscience des enjeux culturel et renoncent à pervertir jour après jour leur langue en la mêlant de borborygmes sonnant comme de l’Anglais de chez Procter&Gamble (département marketing) : parce que c’est pas cool et pas top dans mon business plan, rapport au benchmark (ô mon lecteur idéal, je te demande pardon pour ces expressions qui t’ont donné un compréhensible haut-le-coeur). Le magnétisme d’une langue a toujours été un effet de puissance politique (à moins que nous ne fussions entrés dans une autre époque ?) Jean-François Courouau l’évoque en ce qui concernait, déjà, le choix d’une langue d’écriture à l’époque de Rabelais :

COUROUAU, Jean-François, « La plume et les langues : Réflexions sur le choix linguistique à l’époque moderne», L’Homme, 2006, n°177-178, pp. 251 à 278.

L’écrivain européen, au seizième siècle et durant la plus grande partie du dix-septième siècle, a le choix entre au moins deux langues — le latin et le vernaculaire — auxquelles s’ajoute fréquemment un idiome régional. Le choix linguistique n’est donc pas un acte neutre, ni culturellement, ni socialement, ni politiquement. Au seizième siècle, Évangélisme puis Réforme favorisent l’accés direct au Texte de la Bible par la promotion — restreinte au champ religieux — des langues vernaculaires. L’autre facteur d’émergence de certains vernaculaires étant la montée en puissance d’États dotés d’appareils administratifs : auquel cas la langue officielle choisie est, non pas celle des sujets, mais celle du roi et de sa chancellerie. Jean-François Courouau interroge alors, dans la genèse des identités nationales, la hiérarchie entre liens politiques et liens linguistiques.

Dans ces conditions, le choix linguistique d’un auteur est un arbitrage entre le capital symbolique des différentes langues — l’importance des corpus littéraires déjà constitués —, et leur capital social et politique. Dans chaque ensemble linguistique important se constitue alors une forme de vernaculaire haut dit « standard », qui est un artefact élaboré par les litterati, à la confluence de littéraire et de l’administratif — cette forme ne coïncidant jamais avec une forme parlée : le français ne tire pas plus son origine du Francien, que le toscan littéraire du dialecte de la Toscane. Corollairement, se constituent des idéologies linguistiques sous-tendues de jugements dépréciatifs. Le choix d’une « petite langue » comme véhicule d’expression (J.F. Courouau ne l’évoque pas, mais l’auteur de ce mémoire pense bien sûr à Rabelais) ne semble alors pas être un choix de résistance politique, mais linguistique, avec un désir de rehaussement, de « deffense » de la langue périphérique ; ce peut être aussi un choix éthique en faveur d’une langue mourante ou en tout cas dominée ; ce peut encore être un choix esthétique plus difficile à définir ; en revanche ce n’est jamais un choix « pour le peuple », les milieux lettrés ne manifestant aucune attention aux strates inférieures de la société. Un cas particulier intéressant est celui de la production parodique ou humoristique, en vernaculaire bas, d’une forme littéraire de la langue haute : il n’y a pas nécessairement refus d’un modèle dominant, mais jeu avec ses formes. À noter enfin que la croyance en un « génie de la langue », reflétant un mode de représentation du réel, n’apparaîtrait pas avant le dix-septième siècle (Mireille Huchon, dans l’article « La prose d’art sous François 1er: illustrations et conventions», donne toutefois des exemples précurseurs de cette notion pris en plein seizième siècle).

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L’identité nationale des illettrés

Le "Grand Humaniste" Xavier Darcos (dixit Colombani) et son ami DRH de L'Oréal se congratulent pour le plus grand plan social de l'histoire de France : 50 000 postes d'enseignants supprimés !

Le « Grand Humaniste » Xavier Darcos (dixit Jean-Marie Colombani) et son ami ancien DRH chez L’Oréal se congratulent pour le plus grand plan social de l’histoire de France : 50 000 postes d’enseignants supprimés !

Je lis dans un article du Monde que les petits Français (10 ans) se classent 29e sur 45 pays étudiés, dans une enquête internationale sur les capacités en lecture ; par surcroit :

« la France se classe parmi les – seuls – quatre pays dont les performances ont diminué en dix ans »

Et qui est-ce qui était au pouvoir depuis dix ans ? Qui est-ce qui gérait l’éducation nationale ? BRAVO LA DROITE ! On déblatère sur l’identité nationale, et pendant ce temps on fait des économies sur l’enseignement de la lecture (et de l’écriture, et des maths, quand on ne supprime pas carrément des années d’histoire). Voilà un beau résultat ! Nul doute que l’identité nationale en sort renforcée !

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ÉDEN OGUN GUYOTAT ?

Si la présence d’Éros est palpable — turgescente — dans chaque page et peut-être chaque ligne de l’Éden Éden Éden de Pierre Guyotat, en revanche l’extrait que je recopie ci-dessous m’a beaucoup étonné par un profus arroi de symboles, renvoyant à de bien différentes figures. Hector Hyppolite, Ogoun FerrailleLe personnage de cette saynète, affranchi d’office des règles communes de l’humanité (comme l’indique son machouillement animal d’un coeur de chevreau, sorti d’un tas d’ordures) se livre à un étrange rituel, à signification politique, symbolique, élémentaire (étant convoqués avant ce passage l’eau lustrale, dans la salive des femmes, puis après ce passage le feu)… Il y a là un fatras mythologique — j’emploie le mot fatras sans péjoration — fascinant et qui emmêle ce texte dans un réseau de significations occultes. Lentes et tenaces, en nos esprits, les images de nos vieux mythes… Néanmoins un élément m’a beaucoup intrigué, qui ne renvoie pas à notre culture gréco-latine : l’obsession du métal. Le « paysan adolescent », après avoir été empêché plusieurs fois (« par cinq mains », la répétition du chiffre n’étant à mon avis ici que pour installer l’atmosphère rituelle), empêché par cinq fois d’utiliser un outil en métal pour attaquer le seuil froid du carrelage et creuser la terre, se retourne en fin de compte sur les tubulures capsules et autres ferroneries de la pièce pour les mâcher comme il l’avait fait du coeur sanglant. Je ne puis m’empêcher alors de penser à Ogoun, Ogoun Ferraille, le lwa haïtien : dieu de guerre aux attributs métalliques… Des traditions de possession similaires à celles du vaudou yoruba sont après tout présentes dans le maghreb, où elles ont été introduites au cours des siècles par les esclaves noirs razziés au sud du Sahara. Comment savoir quelles étaient les sources d’inspiration du grand Pierre, dans l’apesanteur onaniste qu’il s’aménage pour écrire ? L’envoi constitue par ailleurs presque un programme politique, où l’on appelle à rejeter le métal de l’outil aliénant, pour l’outil de chair désirant du prolétaire… Pour le reste, enjoy, comme disent les anglo-saxons, et tout commentaire d’éclaircissement, toute bribe d’analyse, seront bienvenus.

« le paysan adolescent s’agenouille au bord de la flaque de sangs mêlés, l’épaule appuyée au rideau de fer de la boucherie ; sa main fouille dans les poubelles entre les chairs déchiquetées, prend un coeur de chevreau transpercé, le porte à la bouche […] entre dans le bordel des femmes ; la maquerelle le prend entre ses bras […] lui met un piochon dans les bras, il l’empoigne, il frappe le carrelage : vives, cinq mains lui arrachent l’outil ; il s’accroupit, pioche le carrelage avec ses deux mains jointes recourbées ; la maquerelle le relève, appuie une pelle contre son ventre, il bêche l’interstice du carrelage : vives, enfoutrées, cinq autres mains lui arrachent l’outil ; il raidit son pied, foule le carrrelage, lance son pied en avant ; la maquerelle lui met un rateau entre les mains, il place les dents du râteau dans les interstices du carrelage : vives, fripées, cinq nouvelles mains lui ravissent l’outil : il traîne sur le carrelage les doigts écartés de son pied droit ; la maquerelle lui apporte un étau : vives, chaudes, les mains, toutes, le saisissent, l’enfouissent : le paysan croise ses mains, enserre son genou entre ses paumes ; redressé, il s’élance, il se jette, écumant, sur la caisse d’orangina, empoigne les bouteilles, les décapsule une à une avec les dents valides, cherche du regard, de la main, tout autour de la chambre, le métal, le mord : tuyaux, clous, serrures ; coupe, tord, arrache, avec ses dents mouillées de salive rose, dénoue les noeuds de fil de fer, se déchire les gencives, se brise les dents […] « paysan, jette tes outils dans le fleuve… tu as ton sexe… ouvrier, tu as ton sexe… »

Post scriptum : au sujet du Vaudou, on pourra se reporter à Le Vaudou Haïtien, d’Alfred Métraux, dont je me suis abondamment inspiré pour écrire les passages relatifs de Plantation Massa-Lanmaux.

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Page blanche

LA PAGE BLANCHE, C’EST L’ARÈNE DE L’ÉCARTÈLEMENT. On n’y croise plus que les cadavres de choses qui, peu avant, étaient vivantes. Les mots y sont réduits en cendres.

 

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Grille de Parole

Le poème le plus triste, peut-être, qui fût jamais écrit… Ces yeux, rendus indépendants, animaux : les deux yeux d’un seul, ou les yeux de deux consciences aimées, aimantes ? Qui se résolvent en larmes, sur ces dalles de tombeau ? d’église ? de cénotaphe ? La bobèche fume, mais pour qui ? La bobèche du veilleur, ou celle de l’autel ? Présence, absence… Le monde échappe dans l’alambic du poème, dans la fumée de l’alambic, dans la fumée des êtres annihilés…

GRILLE DE PAROLE

Rond d’oeil entre les barreaux.

Paupière, animal cilié,
rame vers le haut,
libère un regard.

Iris, nageuse, sans rêve et triste,
le ciel, gris-coeur, doit être proche.

Oblique, dans la bobèche de fer,
la mèche qui fume.
Au sens de la lumière
tu devines l´âme.

(Si j´étais comme toi. Si tu étais comme moi.
N´étions-nous pas debout sous
un même alizé ?
Nous sommes des étrangers. )

Les dalles. Dessus,
serrées l´une contre l´autre, les deux
flaques gris-coeur :
deux
bouchées de silence.

Paul Celan
Traduction Martine Broda

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